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face nordest directe
Michel Piola , Vernier
La face nordest de la Kingspitz , haute d' environ 600 m ( Engelhörner , ob )
Au petit matin du 9 septembre 1988
Dring ... Dring ...
Qu' ils sont pénibles , ces levers avant l' aube ( il est 4 h 45 du matin ) , surtout lorsque l' on est allongé bien au chaud dans son lit , à la maison , et non pas en refuge ou au bivouac .
La promiscuité ou l' inconfort des « camps de base » , en effet , favorisent généralement un passage relativement rapide à la station debout et , malgré des gestes encore imprécis , une volonté de mouvement excitée par l' imminence de l' action : marche d' ap ou escalade .
De plus , vous n' êtes pas seul à subir les désagréments de la situation !
Alors qu' à la maison , lorsque autour de vous la ville entière dort encore , alanguie par le travail de la journée ... ou la fièvre du samedi soir , cette émulation fait totalement défaut .
Dring ... Dring !
Cette fois il va falloir y aller ;
hop debout !
Je m' habille rapidement , avale un bol de céréales arrosé d' un bon jus de citron , plaque sur mon dos encore raidi de sommeil le sac minutieusement préparé la veille , et entrouvre la porte .
Tout va bien , l' habituel smog urbain laisse filtrer quelques pâles étoiles ;
il fera beau aujourd' hui ...
Ne connaissant pas encore ce massif des Alpes bernoises , j' en suis réduit à imaginer ce que peut représenter cette face calcaire haute de près de 600 mètres , dans une région qui ne compte finalement que peu de parois de ce type accusant une telle ampleur ( hormis bien sûr la face nord de l' Eiger et ses 1650 mètres de haut ) .
Et quelle sera la qualité du rocher ?
La voie classique de la face nordest , tracée en 1938 par M. Lüthy , H. Haidegger et H. Steuri , jouit d' une réputation toute particulière .
Le guide signale un rocher bon dans l' ensemble , mais précise qu' il s' agit d' une paroi de type dolomitique et que certaines précautions s' imposent par conséquent , surtout si d' autres cordées sont engagées dans le même itinéraire ...
Enfin , et cela sera notre problème principal , nous de vrons faire vite ; Daniel est attendu à Berne demain soir .
La course contre la montre est engagée !
Berne déjà .
Une cohorte de travailleurs se déverse de chaque wagon pour envahir les souterrains de la gare .
Pris dans ce flot entre une secrétaire fleurant le parfum bon marché et deux jeunes cadres très dynamiques ( trop ?) , je ne peux que précéder mon bagage à dos dans le sens voulu par la foule , en formulant l' espoir qu' un petit relâchement de la pression humaine me permettra de m' échap pour retrouver Daniel à ... mais au fait où donc ?
Une chape de sueur s' étoile entre mes omoplates ...
Nous avons omis de nous fixer un Neu de rendezvous !
Comment faire pour nous retrouver au milieu de cette marée humaine ?
Heureusement , la source tarit quelque peu , la circulation devient plus aisée et j' ai juste le temps d' apercevoir un morceau de pantalon rouge et une chaussure de trekking s' échap au coin d' un escalier .
c' est Daniel !
Nous sautons dans sa petite voiture pour gagner le point de départ de nos véritables efforts : le parc automobile au-dessus de Rosenlaui , peu après Meiringen .
Vers la Kingspitz II s' agit en premier lieu de trier le matériel nécessaire à notre ascension , ce qui implique quelques choix importants .
Tout d' abord , malgré le grand plaisir que nous éprouvons à bivouaquer en plein air ( nous le faisons le plus souvent possible ) , nous optons pour la formule du refuge , ce qui nous soulage d' un poids conséquent puisque nous n' avons qu' une nuit à passer en montagne .
Il nous faut ensuite définir notre tactique d' équipement de la voie :
allons-nous laisser les longueurs et les relais entièrement équipés de pitons à expansion , comme on le fait généralement en école d' escalade , ou suivre un raisonnement médian consistant à n' équiper que les relais ( pour les rappels ) et les passages en zone compacte impossibles à protéger à l' aide de coinceurs ?
Cette deuxième solution emporte notre adhésion , pour des raisons financières d' une part , mais aussi parce que nous pensons qu' il est important aujourd' hui d' en les grimpeurs à plus de responsabilité en montagne .
Le fait de devoir placer soi-même ses coinceurs , de gérer tant soit peu son itinéraire et de prendre parfois en compte son environnement immédiat favorise , nous semble-t-il , une certaine maturation du grimpeur .
Cette technique dite de « l' équipement minimum » est la méthode généralement utilisée en haute montagne , principalement dans les parois granitiques où les fissures franches permettent un assurage relativement aisé .
Elle est en revanche peu usitée en paroi calcaire , car d' une part ce type de roche s' y prête moins bien , et d' autre part l' influence des écoles d' escalade , où tout l' équipement se trouve en place , s' y exerce de manière prépondérante .
Certains s' étonneront peut-être de lire que , tenant pareil langage , nous allons néanmoins poser près de 58 gollots dans la voie .
Une attention toute particulière doit à ce propos être portée au problème de la chute au sol et du possible rebond contre une particularité du terrain ( contre un pan de dièdre ou depuis un surplomb sur une dalle inclinée , par exemple ) .
Ces problèmes résolus , il ne nous reste plus qu' à ordonner nos charges pour les rendre compatibles avec le volume de nos sacs à dos , puis à nous engager d' un pas alerte sur le magnifique sentier menant à ( ' Engelhornhütte .
Il est 11 heures du matin ...
Fin du premier acte II y a en fait peu de choses à dire sur l' esca en elle-même , si ce n' est qu' en ce début d' après nous entamons la remontée du socle de la voie classique 1938 jusqu' au pied du premier ressaut raide , à environ 100 mètres du pied de la paroi .
Après avoir suivi cette voie sur quelques longueurs encore pour nous situer dans ce dédale de dalles , nous revenons au haut du socle pour aborder à gauche une veine brune très caractéristique et qui semble offrir un rocher un peu plus travaillé que les dalles noirâtres voisines .
En effet , après deux longueurs et demie d' escalade sur cet étrange serpent de roc , nous pouvons nous échapper à droite pour gagner le début de la zone centrale de dalles grises , magnifique toboggan compact présageant une escalade difficile , soutenue et technique !
Et tout de suite la prédiction se réalise ! Cependant , les problèmes d' équilibre et d' adhé que nous rencontrons ne parviennent pas à empêcher nos pensées et nos regards de s' égarer sur les crêtes et sommets alentour ...
[.'Engelhornhütte possède encore ce charme un peu désuet , mais combien apprécié , d' un authentique refuge de montagne épargné par le gigantisme et le modernisme :
le bâtiment est de dimensions modestes , les dortoirs s' enchevêtrent curieusement les uns dans les autres et la cuisine fait partie intégrante de la salle commune , ce qui confère au Neu une note de convivialité certaine .
Samedi 10 septembre 1988 :
deuxième acte Alors que la veille nous étions seuls dans la paroi , plus d' une dizaine de cordées se portent aujourd' hui candidates à la voie classique , ce qui nous conforte dans notre choix du port du casque , accessoire bénit entre tous lorsque quelques chuintements de l' air nous annoncent l' arrivée de pierres ;
mais en l' oc heureusement , la rareté du phénomène nous permet de relever la correction et la maîtrise des cordées voisines .
Dans les dalles de la face nordest de la Kingspitz Au moment d' atteindre notre dépôt de matériel , nous jouissons de la seule et courte période de soleil de la journée , avant d' entamer la suite de l' itinéraire en plein centre de la paroi , coupant la voie classique 1938 à notre huitième relais .
Signalons qu' à R5 et R7 , nous avons la surprise de croiser d' anciennes lignes de pitons et de gollots inconnues de nous , deux tracés d' itinéraires continuant de toute évidence sur notre gauche .
La seconde partie de l' itinéraire , au-dessus de R8 , exige bientôt plus de précautions quant à la qualité du rocher , d' autant que c' est à nous maintenant de surplomber les cordées engagées dans la voie classique .
Un dernier dièdre , un ultime bombement , et nous voilà à nouveau à proximité de l' itinéraire de la voie classique , à la fin des difficultés et peu en dessous du sommet , où nous avons la surprise ( réciproque ) de croiser notre ami Kaspar Ochsner , le grand spécialiste de la région ( Kaspar a ouvert de nombreuses et très belles voies juste en face , au Simelistock ) .
après une dernière longueur commune avec la voie classique 1938 effectuée pour apaiser ma conscience , nous entamons bientôt une longue série de rappels , et regagnons la vallée en un temps record .
Vue sur la Vorderspitze ( à droite ) et le Gross Simelistock ( à gauche ) depuis la face nordest de la Kingspitz Données techniques Face nordest de la Kingspitz :
ED inf .
/ 550 m / passages de 6b obligatoires / 6c en libre .
Escalade très intéressante , particulièrement dans la zone médiane , proposant une certaine ampleur et une ambiance de grande face calcaire .
Rocher demandant par endroits certaines précautions .
Emporter :
Friends + coinceurs , cordes de 45 m , casque conseillé .
En rappel depuis R 13 ( cordes de 45 m./maillons rapides en place ) ou par le versant W depuis le sommet .
^J*S Cordillera Blanca Sommaire 61 Peter Donatsch La Corse : un massif montagneux tombé en mer 69 Andreas et Claudine Mühlebach-Métrailler Courses à ski en Californie 80 Daniel Santschi Au Huascaran , dans la Cordillera Blanca 88 Christian Weiss Ascensions dans l' Altaï ( Union soviétique ) 96 Johann Jakob Burckhardt Rudolf Wolf :
Helvetiaplatz 4 , 3005 Berne , téléphone 031/43 36 11 , telefax 031/446063 .
Daniel Santschi , Soleure 102 Michel Ziegenhagen Nadelhorn : une montagne à surprises 114 Michel Marthaler Les nappes penniques dans les Alpes valaisannes : quelques explications géologiques Prix Abonnement ( pour les non-membres ) :
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une montagne à surprises
Michel Ziegenhagen , Lausanne
Première escarmouche
Le Nadelhorn figurait dans la liste des sommets sur lesquels nous avions jeté notre dévolu , mon collègue et ami André Berney et moi-même , au chapitre des montagnes à gravir en saison de ski , car il nous semblait incongru d' escalader en été une sommité qui pouvait l' être au printemps .
Notre expérience était mince , notre matériel rudimentaire , mais notre enthousiasme contagieux et notre détermination sans faille .
Nous savions à peine qu' il existait un club alpin et nous n' imaginions pas à quoi cela pouvait bien servir .
N' avions pas escaladé le Finsteraarhorn l' été précédent et n' allions pas récidiver au Mont Blanc et au Cervin dans quelques mois ?
D' autres , au contraire , vous obligent à multiplier les tentatives en accumulant les obstacles , de sorte que l' on finit par se croire détesté , comme si un mauvais esprit était niché dans la montagne .
Il y a une troisième espèce , dont les représentants se montrent de prime abord sous un jour débonnaire , vous réservant ensuite quelque tour sournois , une sorte de coup de Jarnac qui mettra vos facultés à rude épreuve .
Il en fallait plus pour décourager André , qui , avec son infatigable esprit d' entre , trouva un compagnon en la personne d' un autre collègue .
Tous deux s' en furent à la cabane Bordier .
Le lendemain , la course fut marquée par un double incident rarissime .
A la montée , le collègue , qui cheminait devant sur le glacier de Ried , s' enfonça brusquement jusqu' à mi-corps dans une crevasse , skis aux pieds , et s' en dépêtra avec l' effroi que l' on imagine .
La course devait d' ailleurs se terminer un peu plus haut , à proximité du Windjoch , à cause de la neige fraîche trop abondante .
En descendant , les deux lascars devaient suivre leur trace au décimètre près , car André chuta dans le même trou et resta suspendu à ses skis coincés en travers de la faille !
Pour quelque temps , il ne fut plus question du Nadelhorn qui avait si froidement accueilli ses visiteurs .
En fait , il n' en fut plus du tout question entre nous deux .
Trois ans plus tard , André se tuait pour ainsi dire sous mes yeux au Rothorn de Zinal , après une misérable chute pendulaire d' une dizaine de mètres dans un passage sans difficulté .
Sans doute , mais si je crois ce que Livanos en dit à propos du grand Riccardo Cassin , il ne suffit pas de l' attendre , encore faut-il la solliciter avec la vigueur nécessaire .
L' im serait donc d' éviter la malchance ?
Mais que sont ces mots devant la disparition d' un ami ?
Même pas une manière d' oraison funèbre .
Se souviennent-ils du 12 août 1973 , ceux qui nous prêtèrent main-forte ce jour-là ?
Sauveteurs d' Air à l' efficacité parfaite , guides et alpinistes dont je ne sais même pas le nom ( exception faite d' Alain Junod et Denis Berger , de la section des Diablerets , qui donnèrent l' alarme a la cabane ) , car je n' ai pas pensé le leur demander dans la bousculade des événements .
Un tour pendable Les Genevois ont des coutumes bien à eux , cela dit sans la moindre allusion au « witz » un peu éculé par lequel les Confédérés associent le débit verbal et le tempérament râleur des gens du bout du Léman aux dimensions de leurs organes vocaux .
Entre autres particularités , ils fêtent le Jeûne dix jours avant les autres Suisses ( mais n' en respectent pas plus l' austérité pour cela ) , c' est un jeudi , ce qui leur donne l' occasion d' organiser à chaque début de septembre un pont de vacances de quatre jours et de relancer leurs activités de loisir .
Le vendredi , huit des plus ingambes montèrent à la cabane des Mischabel' par un temps radieux , qui incita d' autres alpinistes et même quelques guides à faire de même .
Peut-être surpris par cette affluence inhabituelle en telle saison , le gardien ( lui aussi ) se mit en devoir de gagner son perchoir et nous dépassa sans peine , marchant à grande allure .
Nous supputions donc l' octroi des bières nécessaires à étancher notre soif grandissante .
Quelle ne fut pas notre douleur de constater que le précieux liquide nous était refusé , alors qu' il coulait à flots sur les tables voisines , sans explication ni raison apparente !
Au souper , la même scène se reproduisit à propos du vin , et le gardien se montra même de mauvaise foi en prétextant que nous n' avions pas passé la commande assez tôt !
Nous eûmes tout juste droit à l' eau réglementaire .
Le lendemain , nous étions à cinq pour le Nadelhorn .
Une cordée de deux s' exécuta rapidement et regagna la cabane sans plus attendre .
J' emmenais la suivante , assisté par Paul Delisle , fidèle complice de je ne sais plus combien d' escapades en montagne , et un nouveau membre entre nous deux .
Nous voilà donc sous les rochers sommi-taux , descendant à petits pas des plaques de glace vive .
A la montée , ces passages nous avaient paru banals , mais lorsqu' on se retrouve le nez dans le vide , les conséquences d' une chute se font soudain beaucoup plus évidentes .
Inspirent-elles quelques réflexions à notre néophyte ?
Celui-ci m' adresse une question à brûle-pourpoint :
- Si je tombe , tu me retiens ? - Tu peux toujours essayer !
Réponse en manière de plaisanterie et je suis loin d' imaginer qu' elle va être prise au sérieux .
Aussitôt accroupi et incliné vers l' arrière , je donne un grand coup de piolet de la main gauche en retenant la corde de la droite .
Nous aurions dû l' accabler de réprimandes , mais , trop contents de nous en tirer à si bon compte , nous y avons à peine songé .
D' ail , pour ma part , je n' avais eu jusqu' alors qu' à retenir de simples glissades et je n' étais pas fâché de voir mes opinions ainsi confortées .
Retour à la cabane du grizzli .
Que pouvons-nous demander à ce gardien mal embouché pour apaiser notre soif , sinon de l' eau ?
- Il n' y en a pas .
Je n' ouvre la cuisine qu' à dix-huit heures !
Cinq réchauds à méta sont aussitôt mis en batterie sur une table afin de fondre de la neige .
Irruption du gardien , furieux :
- Eteignez ça tout de suite , c' est dangereux !
- C' est bon , je vais vous faire de l' eau !
- Vous savez , moi , je n' aime pas les Romands , mais seulement les Allemands et les Suisses allemands .
Pas vrai !
On commençait tout juste à s' en douter .
En pareil cas , les Ecritures commandent de passer l' éponge ...
Le lendemain , joyeuse fut la descente sur Saas en compagnie d' un des guides , homme Photo Jean-Louis Barbey Du sommet de l' Ulrichs :
Nadelhorn , Stecknadelhorn , Höhberghorn disert et patron du premier bistrot rencontré , qui nous fit oublier nos déboires en nous servant la bière à satiété .
Par la suite , à l' ouïe de nos mésaventures , on me conseilla d' écrire à la section propriétaire de la cabane ( en fait le Club alpin académique de Zurich ) pour me plaindre .
ma fainéantise fit le reste !
L' ave devait me donner raison .
Le mal des rimayes :
une crise aiguë Après être monté au Nadelhorn par le côté de Saas , il me parut indiqué d' en faire autant par celui de Ried .
La lecture du Guide des Alpes valaisannes m' avait enthousiasmé :
il y était question de traversées gigantesques des Mischabel , exécutées dans les vingt-quatre heures , il y a plus d' un demi-siècle déjà .
il s' agissait en quelque sorte de relever le gant après l' échec d' André Berney et de retrouver la trace de ce compagnon de la première heure trop tôt disparu .
Le projet intéressa Jean-Luc Amstutz :
pour une fois , ce ne serait pas de la « grimpe » , mais du bel et bon alpinisme .
Aux premiers jours d' octobre , nous montions à la cabane Bordier , admirant au passage un vallon morainique aussi original par sa conformation que par sa végétation .
Il me tardait d' arriver .
La cabane devait être fermée le lendemain soir et son livre d' hiver était déjà mis à la disposition des visiteurs .
Sitôt arrivé , feuilleter le volume et retrouver les inscriptions d' André , déjà vieilles de sept ans , fut l' affaire d' un instant .
Souvenir mélancolique de l' ami décédé , du temps envolé .
Il devait m' être donné de remonter bien plus loin le cours de l' histoire , car aux pages remplies dans les années trente figuraient les signatures de guides prestigieux , Josef Knubel et Franz Lochmatter .
Le dimanche matin , après un long détour par le glacier de Ried , nous abordions le versant nordest du Galenjoch .
Comme promoteur de la course , je conduisais la cordée et Jean-Luc avait tacitement admis cet ordre malgré sa toute récente qualité d' aspirant .
Il allait être rapidement édifié sur l' étendue de mes compétences , car une bonne couche de neige fraîche avait recouvert tout le versant , faisant disparaître la rimaye , complètement nivelée , sur des centaines de mètres , voire à perte de vue .
Méfiant , j' avance à tâtons dans la pente pas bien raide , sondant la neige du piolet , le fond dur se dérobant progressivement .
Soudain , tout est blanc autour de moi , comme si ma tête avait été plongée dans un sac de farine ou de duvet .
Pour un bref instant , je n' y comprends rien :
aucune sensation de chute , comme celle que l' on ressent dans un ascen- seur qui accélère à la descente ou ralentit à la montée , avec l' impression que l' estomac remonte dans la gorge .
Un choc par derrière , un autre par devant , maintenant tout est noir :
plus de doute , je tombe dans la rimaye .
Le deuxième choc m' a fait basculer à gauche et en arrière ( je m' en rendrai compte à l' atterris ) , j' ai donc tout loisir de voir le trou qui m' a livré passage , seul objet lumineux pour l' instant , s' enfuir à toute vitesse , déjà à quatre ou cinq mètres au-dessus de moi .
Nous marchions à corde tendue .
Si je suis descendu aussi bas , c' est que , pour une raison incompréhensible , j' entraîne Jean-Luc à ma suite .
Cette conclusion aurait dû me glacer de terreur .
Mais non , elle me laisse complètement indifférent , comme un fait divers .
Voir tomber un camarade m' aurait noué les tripes .
Rien de pareil ici :
j' ai le curieux sentiment d' assister à ma propre chute sans vraiment y participer , enregistrant au passage des impressions disparates et se succédant trop rapidement pour que je puisse les relier en un tout cohérent .
Une sorte de dédoublement , une sensation insouciante de flotter dans l' air , aucun geste de défense .
Fatalisme , le sort en est jeté , j' ai commis l' erreur , je dois payer !
Ce serait pousser l' interprétation trop loin .
Simplement , j' ai été frappé pendant une seconde d' une sorte de stupeur et maintenant , il est trop tard pour tenter quoi que ce soit .
Par la suite , me remémorant cette chute , il me viendra à l' esprit que l' idée de la séparation entre l' âme et le corps au moment de la mort pourrait bien être née en de pareils instants .
Un dernier choc , plus violent que les autres , met un terme à la dégringolade :
une étroite banquette de glace en saillie sur la paroi aval stoppe la chute et , si le deuxième choc ne m' avait pas renvoyé obliquement sous le surplomb , je passais tout droit ...
Le sac encaisse une partie du coup , une bretelle pratiquement arrachée en témoignera .
Sans lui , tombant sur le dos , je ne me serais peut-être pas relevé .
Progressivement tendue en fin de chute , la corde a aussi contribué à amortir la réception .
Il me faut quelques secondes pour reprendre mon souffle et accommoder ma vue à l' obscu .
Tout est gris et flou .
Machinalement , je passe une main sur mon nez .
Mes lunettes ?
Accoudé sur la banquette , je dois extraire les lunettes de rechange de la poche du sac .
Enfin j' y vois clair , mais l' environnement est sinistre :
bourrelets de glace glauque et bavante , pans de neige pourrie , rocher noirâtre en amont .
Dehors , et vite !
Où est donc passé mon piolet ?
- Du mou !
Malgré des secousses frénétiques , la corde reste tendue à bloc .
Je l' avais oublié , les sons ne sortent pas d' une crevasse bouchée .
me renverser la tête en bas , retenu par les bretelles du baudrier .
In extremis , j' attrape l' indispensable outil et reviens à une position plus orthodoxe .
Le yoga , d' accord , mais sur la moquette !
Au tour des crampons , maintenant , et gare à ne rien lâcher en les laçant .
Sincèrement , j' aurais été désolé de perdre ce piolet , qui m' avait été confectionné sur mesure par Pierre Bovier , le dernier forgeron d' Evolène .
Cassé une fois , le manche avait été remplacé à Chamonix par les bons soins du papa Moser , cofondateur d' une maison célèbre pour sa production de matériel d' alpi ( malheureusement disparue aujourd' hui ) , dans laquelle il était devenu le spécialiste ( le dernier lui aussi ) des manches de piolets en bois .
Bien plus qu' un simple piolet , c' est une relique artisanale que j' ai sauvée ce jour-là .
Sur ma gauche , une vague rampe oblique et déversée où il me faut tailler marches et prises de main montre la sortie .
à chaque pas , la corde suit , toujours aussi tendue .
Après quelques mètres , elle pénètre dans la neige obliquement vers l' aval , avec une fâcheuse tendance à me plaquer contre la paroi .
Lutte furieuse , arc-boutement d' un côté , opposition de l' autre ( également surplombante , la lèvre amont de la rimaye s' est rapprochée ) pour émerger à mi-corps , ébloui par le soleil , les coudes sur le bord du trou .
Avec un dernier coup de reins , c' est sorti !
- Hein , dis donc , je l' ai bien tendu , ce nylon !
- Ouais , et même un peu fort ! Mais m' en plaindre serait pure ingratitude car une demi-heure au plus s' est écoulée depuis ma chute .
Repris par la course , comme si rien ne s' était passé , je me retourne pour chercher un meilleur passage lorsque je me sens tout à coup écrasé par une immense fatigue , avec l' impression d' avoir les membres en plomb .
Jean-Luc , qui a déjà compris , reprend un peu de corde pour le retour .
- Dis donc , s' il y a autant de neige ici , ça sera pire en haut , on va patauger !
C' est ma foi vrai , et comme j' ai reçu un bon « coup de bambou » en plus , il me faut admettre , même à contrecœur , que l' affaire est classée pour aujourd' hui .
Pourtant facile , le retour me paraîtra d' ailleurs par moments un peu pénible et , de toute évidence , je ne serais pas allé beaucoup plus loin .
Un dernier coup d' œil :
la corde a tranché un grand coin de neige soufflée et amoncelée sur la lèvre inférieure de la rimaye , doublant ainsi la hauteur de ma chute .
Voyant le sol se fendre sur plusieurs mètres dans sa direction et craignant l' effondrement d' un vaste pont de neige , Jean-Luc s' est interdit de faire un pas de plus , avec l' espoir que j' y mette du mien , vœu exaucé dans le soulagement général .
Mais je me suis parfois demandé ce qu' il aurait fait s' il avait eu à sa corde un client inerte ...
A la cabane , le gardien ne manifesta aucune surprise en apprenant notre mésaventure , que nous n' étions d' ailleurs pas particulièrement fiers de raconter .
La chose lui parut aller de soi et , plus avisé que nous , il avait réussi sa course en menant quelques compagnons au Balfrin .
Dans l' après parut un Allemand seul , porteur d' un lourd sac à claie , en provenance de la cabane des Mischabel .
Ce gaillard avait dû passer sans corde les deux rimayes du Windjoch et Dieu sait combien de crevasses à vous faire froid dans le dos .
Fou ou inconscient ?
Aussurément , la montagne est l' un des derniers endroits de ce monde où le miracle se manifeste en permanence , mais En montant au Nadelhorn ; vue sur la face nord de la Lenzspitze compter là-dessus serait faire preuve d' une très malsaine naïveté .
Et moi qui prenais les ri-mayes pour des fentes ridicules , jugement révisé sans peine !
Une semaine plus tard , jour pour jour , la cabane Bordier était entièrement détruite par un incendie ( le gaz d' éclairage ?) .
Avec elle , brûlait le livre aux précieux souvenirs ...
Amis d' autrefois , qui vous fera désormais ressurgir de la nuit éternelle ?
La cent unième plus belle course Le versant de Ried restait donc vainqueur par deux à zéro , nous ayant fait mordre la poussière au printemps comme en été .
Cette démonstration de masse ne me semblait pas exagérée pour une revanche qui traînait depuis seize ans et le Nadelgrat dut mettre les pouces , nous réservant toutefois quelques facéties de son cru .
Pour mettre toutes les chances de notre côté et varier les plaisirs , nous avions prévu d' attaquer le Galenjoch par la droite , depuis le sentier de la cabane Bordier , évitant ainsi le détour par le glacier de Ried , puis de remonter l' arête et particulièrement les tronçons neigeux les plus raides , vraisemblablement glacés en cette saison .
Il fallut changer le fusil d' épaule et prendre l' ennemi à revers , c' est traverser le Nadelhorn en partant de la cabane des Mischabel pour descendre ensuite ce que nous avions pensé monter d' abord .
D' ailleurs , un vieux principe militaire ne com-mande-t-il pas de tenir les hauteurs pour garder l' avantage ?
Trois heures nous suffirent pour monter de SaasFee à la cabane où je n' avais pas remis les pieds depuis 1971 .
Une nouvelle cabane avait été édifiée ( je l' avais oublié ) derrière l' ancienne , plus vaste et plus belle , reléguant la première construction au rang de dortoir additionnel et probablement aussi de local d' hiver .
Sur un côté du hall , lavabos , douches et toilettes à l' eau courante , un luxe exceptionnel à cette altitude ( 3300 m ) :
jusqu' ici , je ne l' avais rencontré qu' aux Dolomites de Brenta , où la plus haute cabane ne dépasse guère 2500 mètres .
En guise de réfectoire , un véritable restaurant panoramique desservi par un personnel actif et aimable .
Il me faut encore préciser que ce soir-là , la cabane était plus que remplie puisqu' on nous envoya dormir dans l' ancienne bâtisse avec l' avantage d' y être moins dérangés .
Lorgnant par le guichet où l' on passe les commandes et les plats , je l' aperçus qui dirigeait paisiblement son équipe de cuisine ( je devrais presque dire sa brigade ) et après le coup de feu , il s' en vint prendre l' air devant la cabane et deviser avec quelques-uns de ses hôtes comme l' aurait fait n' importe quel patron de café .
Malgré l' affluence , un véritable menu nous fut servi à souper et à un prix très acceptable pour l' altitude , avec toutes les boissons convoitées .
L' ours grognon qui nous avait si mal reçu jadis n' était plus qu' un souvenir effacé !
Notre quatrième nous rejoignit au milieu de la nuit , en deux heures seulement depuis Double page suivante :
Il ne perdit pas un atome de sa bonne humeur en constatant qu' un reste de liquide que j' avais mis de côté pour le désaltérer , s' était évaporé dans le gosier de quelque personnage peu scrupuleux .
Malgré la courte nuit qui fut la sienne , nous partîmes avec le gros de la troupe pour arriver bons premiers au sommet du Nadelhorn et nous octroyer un solide casse-croûte ( les horaires suivants étant nettement moins flatteurs , il n' y sera plus fait qu' une allusion ... globale !)
Et maintenant , le Nadelgrat !
Deux longueurs de corde dans un pan de glace assez raide , la première en traversée horizontale pour contourner quelques rochers , nous ramènent sur la bonne route , au pied d' un petit gendarme rocheux amusant à traverser .
Les crampons , qui avaient été remis au sac pour le fin sommet du Nadelhorn , y retournent pour un bon moment , le temps de suivre une jolie arête de bonne neige , de traverser le Stecknadelhorn tout rocheux et de remonter au Höhberghorn par une brève arête où la neige ramollie commence à glisser sur son substrat de glace .
Qui a bien pu voir une épingle dans le sommet émoussé du Stecknadelhorn et baptiser celui-ci aussi bizarrement ?
Mais qu' ai à dire de mon propre nom , sujet à pas mal de plaisanteries dans cette terre romande que j' ai pourtant toujours habitée , sinon que je tiens peut-être de mes lointains ancêtres patronymiques et caprins un sérieux penchant pour le terrain escarpé ?
Ne suivons-nous pas le fil avec assez de rigueur ?
C' est possible , mais l' escalier nous paraît plutôt « caillasseux » et le pas d' entrée retient notre attention quelques instants .
La montée au Diirrenhorn me semble un peu fastidieuse , effet de la fatigue sans doute , car je commence à traîner .
La descente sur le Dürrenjoch produit heureusement un regain d' intérêt :
il faut assurer une longueur en se faisant léger sur des feuillets délicatement soudés au rocher , chercher le bon rocher ( il y en a !)
après avoir traversé un pointement de l' arête et remettre les crampons pour gagner le col .
le programme ne sera pas écourté .
C' est en traversant le sommet du Chli Dürrenhorn que nous trouvons le meilleur rocher de la journée , sur le fil même , dans quelques jolis passages de varappe , hélas ! bien courts et pas obligatoires .
Deux des comparses en profitent pour prendre de l' avance , éviter le sommet par la gauche et disparaître derrière une crête .
Le temps d' y parvenir nous-mêmes , c' est la consternation :
impatients de descendre et mal renseignés par la lecture exclusive des Cent plus belles courses des Alpes valaisannes , les collègues ont manqué l' arête conduisant au Galenjoch pour dévaler un immense versant d' éboulis dont le bas est invisible . Du sommet du Nadelhorn :
Stecknadelhorn , Höhberghorn , Dürrenhorn Cris inutiles :
ils ne veulent pas remonter et ne peuvent plus regagner l' arête dont ils sont séparés par d' affreux couloirs déchiquetés .
Il ne reste plus qu' à leur emboîter le pas .
Aujourd' hui , les dieux sont avec nous :
la découverte de l' issue ne sera qu' au prix de quelques pas de varappe et d' un véritable saut périlleux exécuté sans dommage par l' un de nous dans de la caillasse roulante .
Réunion non pas au sommet , mais au fond d' une combe d' éboulis où le Galenjoch nous domine narquoisement de cent cinquante mètres , par une pente d' apparence hostile .
Il est question de rallier directement le val de Saint-Nicolas .
D' après mes souvenirs du Guide des Alpes valaisannes , l' itinéraire manque d' évi même à la montée .
Les amis exigent des preuves plus tangibles : la carte les leur fournit en abondance .
Le temps d' un casse-croûte reconstituant , avec un ruisseau pour rétablir le niveau dans les gourdes , la décision est prise :
ce sera le Galenjoch .
Même raide , une pente d' éboulis stable ne devrait d' ailleurs pas causer de difficulté et cela se confirme dès les premiers pas .
Leurs difficultés , d' abord aux alentours du 6e degré , ont atteint ensuite le 7e , et finalement le 8e degré .
Parmi les plus remarquées de ces voies , signalons Le Toit , Quo Vadis , Via del Ladro , Corda et Kolibri , toutes ouvertes depuis le bas .
Mais lorsqu' on s' est mis à équiper des itinéraires ( généralement courts ) au moyen de rappels , le silence est soudain retombé sur le site .
Certains s' irritaient de cette nouvelle pratique , d' autres pensaient simplement que les possibilités du secteur étaient pour l' essentiel épuisées .
Ainsi l' intérêt s' est déplacé vers des régions moins explorées .
Ce n' est qu' en 1988 que l' ouverture de nouvelles voies a ramené l' attention sur les rochers d' Üschenen et le magnifique paysage environnant .
On avait également appris dans l' intervalle à considérer les deux « idéologies » avec plus d' objecti et de tolérance . Les différences entre voies ouvertes depuis le bas et celles qu' on ouvre depuis le haut , leurs avantages et inconvénients respectifs , tout cela est désormais clair pour tout le monde .
Les deux méthodes sont concevables et peuvent se justifier .
Certains itinéraires , la voie Kumulus par exemple , ouverte depuis le bas par Martin Stettler et nécessitant une parfaite santé morale et une grande habileté , constituent des expériences uniques .
Cela vaut également pour Bschütti-grt/rt/(1O ) et Fusion ( 10 — ) , voies extrêmes par leurs difficultés techniques , et objectifs de rêve pour de forts grimpeurs .
Ces dernières posent toutefois des exigences d' un autre ordre , non seulement au grimpeur de tête , qui doit affronter le parcours avec détermination et la plus grande concentration , mais aussi au compagnon qui l' assure , dont le rôle peut être important dans la réussite rapide d' une entreprise de ce niveau .
Ces deux voies ont été gravies en libre pour la première fois en 1988 :
Fusion par Jürg von Känel , en octobre , et Bschüttigütti par l' auteur de ces lignes , lors d' une journée d' été froide et brumeuse .
Cette dernière réalisation a exigé de rééquiper la voie et préciser la ligne de la partie supérieure .
L' escalade de tels itinéraires , en particulier si , comme dans ce cas . elle est réussie sans longue préparation et dès la première tentative , procure des sensations très intenses , qui font date dans la vie d' un grimpeur .
Il est impossible de fixer à l' avance le moment où toutes les conditions d' un succès rapide dans une voie du 10e degré sont réunies .
J' en suis du moins incapable , même après une longue et intensive préparation .
Peut-être ne peut-on s' élever à la hauteur d' un défi de ce genre qu' à la faveur d' une situation particulière , qui libère de toute obligation de réussir , dénoue les blocages et donne aux enchaînements de mouvements la fluidité nécessaire .
Les conditions météo jouent parfois également un rôle important , permettant ou au contraire interdisant à la force du grimpeur de s' exercer pleinement .
Rien ne m' irrite plus , dans une voie difficile , par température un peu trop élevée , que le sentiment désagréable de glisser imperceptiblement mais irrémédiablement de chaque prise !
Mon attention se porte alors involontairement sur ce problème , et j' en oublie l' escalade .
Il peut aussi arriver qu' un environnement où « le prestige est en jeu » ( présence de certaines personnes par exemple ) , agisse de manière si motivante sur le grimpeur qu' il devient subitement capable d' évoluer avec une sûreté apparemment totale .
Les occasions où l' on se sent à la hauteur des exigences , même si le but est placé très haut , en deviennent d' autant plus précieuses et intenses .
Ainsi donc , situation personnelle , « atmosphère » , conditions du jour , personnalité du compagnon qui assure : c' est la conjonction idéale de tous ces éléments ( et peut-être d' autres encore ) qui finit par créer des circonstances entièrement favorables .
Dans le grand toit de la voie « Fusion » ( 10 — ) Objectifs La voie Fusion combine une voie existante du 9e degré et une traversée qui s' en détache pour surmonter un toit proéminent .
Le point où la « fusion » est censée se produire est en même temps le passage clé de l' ascension .
A un endroit raide et muni de petites prises acérées , puis un toit impressionnant , succède le passage décisif .
Ce qui le précède , comme ce qui le suit , est relativement facile à maîtriser . Par contre , quitter la ligne primitive qui continuerait tout droit pose problème .
Par un splendide après-midi de novembre , je suis allé avec Heinz Gut examiner une première fois la voie .
Après avoir brièvement « apprivoisé » la ligne un peu bizarre et les mouvements originaux avant et après le passage-clé , c' est tout juste si nous avons encore le temps de faire chacun une tentative .
Mais à l' endroit crucial , nous sommes déjà complètement vi dés , et nous ne nous risquons plus à décoller de la ligne droite .
Au retour , c' est pleins de respect que nous commentons la dernière création de Jürg von Känel .
Une semaine plus tard , la période de beau temps touche à sa fin ;
et avec elle , le rêve de Fusion s' envole pour l' année .
Heinz séjourne dans le Midi de la France , où il a des objectifs qui lui semblent plus accessibles .
Et Gabriele veut aller en Italie .
Elle déteste le brouillard , et craint en cette saison de ne faire que grelotter sur les rochers des Préalpes .
Aujourd' hui comme autrefois , on grimpe à deux , ce qui signifie que les objectifs et manières de voir de chaque partenaire doivent être ramenés à un dénominateur commun satisfaisant .
C' est pourquoi je trouve parfois difficile d' avouer , à mon compagnon comme à moi-même , où sont mes intérêts et , le cas échéant , de les lui imposer .
En cas d' échec , je crains de l' avoir sollicité à mauvais escient. Mais d' autre part , il vaudrait mieux que de tels scrupules ne nous empêchent pas de croire que c' est de grand cœur que le partenaire nous offre son soutien , lorsqu' il sent que le bon moment est là et qu' il peut nous aider à atteindre notre but .
L' air est frais , mais un bon soleil invite à s' étendre au pied des rochers .
La neige descend déjà très bas sur les montagnes et , à l' exception d' un grimpeur solitaire occupé à l' équipement d' une nouvelle voie , nous sommes seuls .
Cette première tentative ne se déroule pas mal du tout , mais au mousque-tonnage de la sangle bleue en place , je manque de stabilité et par conséquent dépense beaucoup de force .
De plus , ma main est passée sous la corde .
La libérer pour le difficile mouvement suivant me prend trop de temps .
Un deuxième assaut suit peu après , avant que la sensation de l' enchaînement correct des mouvements n' ait disparu .
Gabriele m' a rendu le calme et le courage nécessaires à la délicate manœuvre de mousquetonnage .
Ses indications me sont d' un grand secours en ce moment , et cela va tout de suite nettement mieux .
Il ne me manque que quelques millimètres pour atteindre la prise .
Pause .
Nous nous promenons un peu dans les environs et examinons la nouvelle petite école d' escalade .
Et aussi Bschüttigütti .
Cette ligne à travers la dalle verticale , avec ses minuscules entailles , ne cesse de me fasciner .
Je me sens bien .
Equilibré et calme .
Peut-être parce qu' en ce moment , au milieu de ce paysage magnifique , il ne me manque rien .
Une fois de plus , j' ai de la peine à sentir et contrôler exactement le mouvement à l' instant crucial .
Je prends encore trop d' élan , ce qui est absurde sur des prises aussi minimes .
Mais je suis à peine conscient de cette petite erreur .
Je sens seulement que quelque chose ne joue pas encore tout à fait .
Gabriele m' accorde encore une chance , la dernière .
Au moment de m' élancer , je me demande une seconde si elle s' impatiente , ou si elle cache d' autres arrière-pensées .
Je suis sûr qu' elle me laisserait essayer encore une fois , mais je sais bien que la concentration et les forces me feraient défaut , que la peau de mon doigt ne résisterait pas , et que tous les palabres autour d' une cinquième tentative ne m' empêcheraient pas d' échouer .
Le toit n' est guère l' endroit propice à de telles réflexions ;
les grands mouvements réclament toute mon attention .
Puis le croisé sur la prise minuscule , la pression nécessaire sur les pieds , la prise intermédiaire et - avec un peu de chance je saisis la rainure du bout des doigts .
Une brève correction de ma position , et je l' ai bien en main .
Le franchissement du toit a commencé ; je dois rester concentré pour le réussir .
Mousquetonnage du dernier piton et une traction résolue sur la prise de sortie .
Les derniers rayons du soleil , et l' assurage amical d' Ernst Müller , qui se promène tout seul par ici , nous permettent même de répéter l' escalade , d' en prendre quelques photos et de savourer encore un peu ce beau moment .
C' est de très bonne humeur que nous remballons nos affaires et prenons congé de cet endroit unique .
Le soleil a disparu derrière le Lohner .
La température baisse rapidement , mais le mouvement de la descente ne tarde pas à nous réchauffer .
jëte nord du Selbsanft
Albert Schmidt , Engi ( GL )
Mes camarades Johann Stoffel , Harry Zweifel et moi-même , nous avons réservé pour cette escalade le weekend des 28-29 septembre 1985 .
Harry surtout , qui a grandi au Tierfed , au pied de ces parois , se réjouit de grimper enfin sur la haute cime que son père a déjà foulée à l' époque des travaux du barrage .
Vue depuis le Vorder Selbsanft ( ou Hauserhorn ) sur le Tödi mites a vécu durant de longues années . Abandonné par ses propriétaires , leur jardinet est maintenant envahi par les mauvaises herbes .
Ce monde sauvage et menaçant nous impressionne profondément ; la description de Caspar Hauser citée plus haut cf. p.31 ) s' appliquerait bien à la vision que nous en avons depuis là .
Parvenus à cet endroit , les promeneurs peu familiarisés avec la montagne risquent bien de ne pas oser faire un pas de plus !
Nous pénétrons dans un autre monde , bien loin de notre univers quotidien .
Près d' une prise d' eau du barrage , dans la paroi à droite , nous prenons le « Birchengang » , une raide vire rocheuse qui s' élève jusqu' à l' épaule inférieure du versant nord .
Très vite se creuse en dessous de nous un abîme vertigineux .
Nous ne sommes pas encore encordés et chaque pas exige une grande concentration .
A partir de cette épaule exposée , le « Birchli » , on monte tout droit à travers des vernes , puis on escalade un ressaut rocheux .
Arrivés au deuxième épaulement , le Luegboden , nous rejoignons le versant Limmeren par des pierriers raides pour nous retrouver bientôt sur une vire herbeuse devant l' emplacement de bivouac , qui est plutôt un abri qu' une grotte et se compose de deux renfoncements au pied de la falaise verticale .
Le bivouac Une lumière dorée s' attarde encore sur les sommets dominant le Muttsee .
L' obscurité monte rapidement de la gorge du Limmerenbach .
Nous cherchons le meilleur endroit pour dérouler nos matelas et nos sacs de couchage .
Puis nous allumons les réchauds pour préparer le souper .
Le repas est agrémenté de joyeux « propos de table » .
Je raconte à mes camarades l' épisode de l' orage que j' ai vécu ici trois ans auparavant . Nous avions rempli nos gobelets en les tenant sous la pluie battante , car nous avions oublié de prendre de l' eau au ruisseau de Limmeren !
Une demi-heure après le crépuscule , une clarté commence à monter derrière les parois du Muttsee pour envahir bientôt tout le ciel bleu sombre , et à 20 h 30 la pleine lune se lève au-dessus du Kistenpass .
Même si nous avons vécu d' autres nuits de pleine lune en montagne , nous res 42__________________________________________ sentons tout particulièrement ce soir , dans notre bivouac solitaire du Selbsanft , la magie et la beauté de cette atmosphère .
Nous allu- il mons une bougie qui projette sa lumière || chaude sur le plafond rocheux au-dessus de nos têtes , puis je me glisse en rampant dans la fente la plus étroite , au fond de la grotte , pour photographier de là ce décor exceptionnel .
Peut-être bien que nous reviendrons ici , mais il ne nous sera certainement pas donnée de revivre une telle nuit .
Peu à peu , la lune approche du Selbsanft , puis disparaît derrière lui .
Notre grotte s' obs complètement , et nous nous glissons dans les sacs de couchage .
Le silence de la nuit , souligné par le murmure de l' eau du lac de Limmeren , nous berce et nous endort .
Nous nous sentons en sécurité dans le creux de cette montagne gigantesque .
A 5 heures , le bip-bip d' une montre nous tire impitoyablement de notre sommeil .
En vieux habitués des bivouacs , nous nous débrouillons pour chauffer de l' eau et déguster notre petit déjeuner ( un bol de birchermüesli et du café ) sans sortir de nos sacs de couchage .
Dans le petit espace de ciel que nous apercevons entre le plafond de la caverne et l' horizon du Muttsee , les étoiles pâlissent rapidement .
A 6 heures , aux premières lueurs de l' aube , nous quittons notre logis romantique .
Sur l' arête nord Nous gagnons le Luegboden puis remontons le premier ressaut en direction de l' arête nord , une raide pente d' herbe et d' éboulis .
Sur les vires du versant Sandalp , nous découvrons quelques chamois en train de brouter .
Sur ces hauteurs ils n' ont rien à craindre , même à la saison de la chasse .
Nous remontons un couloir en escalier par une varappe facile et atteignons une étroite brèche dans l' arête nord , où les premiers rayons du soleil nous accueillent .
Nous nous encordons et escaladons l' arête sur son fil .
Sur les vires , on rencontre beaucoup de caillasse , mais les ressauts plus raides sont en bon calcaire jurassique ( malm ) .
Plus loin , un passage de rocher brun très délité requiert une grande prudence .
Nous gagnons rapidement de la hauteur et nous arrivons au pied du gendarme jaune-brun caractéristique auquel les alpinistes ont donné le nom de « corne d' or » .
Les névés du groupe des Clariden et les glaciers du Tödi scintillent au soleil , tandis que dans la vallée , déjà bien lointaine , les ombres s' attardent encore .
Seul le léger grondement du Sandbach monte jusqu' ici en cette heure matinale . Derrière la « corne d' or » nous trouvons une large vire d' éboulis , puis un banc de rocher surplombant qui fait tout le tour de la montagne .
La voie la plus logique mène à un angle d' où on traverse horizontalement sous de puissants surplombs pour gagner une pente de rochers délités .
Nous suivons ce cheminement pour atteindre à nouveau l' arête au pied d' un ressaut très redressé .
Ce bastion vertical est interrompu sur son flanc est par un dièdre-cheminée .
En rusés goupils que nous sommes , nous savons comment attaquer un tel passage :
Bientôt c' est à notre tour de nous battre avec ce passage vicieux .
Nous remontons ensuite un terrain délité jusqu' au dernier gendarme , le plus sombre , formé de grès nummulitique .
Tout joyeux , nous parcourons la dernière demi-longueur sur l' arête et atteignons la cime du Hauserhorn .
Au sommet II n' est que dix heures , la journée est magnifique , nous pouvons donc nous accorder une longue pause au sommet .
A côté de la masse du Mittler Selbsanft , le Tödi trône au sud dans toute sa puissance , au-dessus des prairies et des rochers de la Bifertenalpli et de la Röti .
A l' est du massif du Selbsanft , on voit tout en bas le lac de Limmeren , gris-vert clair , bordé par les bancs de rochers crevassés et les gradins étages du Kistenpass .
En face , dans la cuvette d' éboulis grise entre Nüschenstock et Ruchi , on aperçoit l' œil bleu du Muttsee , et à sa droite la cabane du même nom .
Si nous nous tournons vers la vallée , c' est la vue vertigineuse sur le Tierfed , près de 2000 m plus bas , sur les abîmes de la Sandalp , des gorges du Limmerenbach et de la Linth .
Mais notre regard se tourne maintenant vers ce qui est tout près de nous , le petit livre de sommet , que nous sortons de sa boîte abîmée par la foudre .
Nous le feuilletons un instant avant de nous y inscrire , reconnaissants de pouvoir allonger la liste des alpinistes qui y ont écrit leur nom depuis 1863 .
Ce moment de pause passe trop vite , déjà un coup d' œil à la montre nous indique qu' il est temps de nous remettre en route .
Sur les hauteurs du massif Nous dévarappons le gendarme sommital et poursuivons l' ascension de l' arête en direction du Mittler Selbsanft , que nous escaladons par un couloir neigeux , après avoir traversé une pente d' éboulis .
Sur le plateau sommital s' ouvre alors un vaste horizon , sous un ciel immense .
S' être élevé d' un repli caché dans les soubassements de la montagne , avoir grimpé 1700 m , s' être dépensé durant des heures dans un terrain difficile , pour déboucher ensuite ici , à près de 3000 mètres sur cette haute montagne éblouissante , inondée de soleil :
Par les crêtes arrondies de Plattas Alvas , nous nous dirigeons vers le sud , vers l' éclat des glaciers .
Toutes les Alpes grisonnes se déploient à l' est et au sud , masquées seulement , au-dessus du Limmerenfirn , par les longs bombements glacés du Bifertenstock .
Sur ces hauteurs , sur le dos voûté de la puissante montagne , nous éprouvons presque physiquement la solitude et la sauvagerie de cette région .
Les débris rocheux et les pierres plates de cette arête sommitale libre de neige crissent doucement sous nos semelles .
Parfois ils forment pour l' œil des motifs étranges , dont la structure d' ensemble ne se révélerait que depuis un poste d' observation plus élevé .
La distance qui nous reste exigera donc encore un effort de deux heures .
Nous devrons d' abord descendre au bout du lac par un passage exposé protégé par des câbles , avant de suivre le sentier qui longe la rive abrupte du lac en d' incessantes montées et descentes , tout cela dans la chaleur de l' après .
Enfin , à l' Och , ce sera le tunnel humide et froid de la route du barrage , puis le téléphérique .
Espérons que nous attraperons la dernière benne , à 4 heures et demie !
Les sacs bourrés étaient lourds ( corde , piolet , équipement de montagne et de bivouac ) , et c' est en sueur et assoiffés , genoux sifflants et pieds en compote , que nous sommes arrivés dans la vallée .
( Vivent les amis de la montagne !) ( Traduction d' Annelise Rigo )
' ouvenirs du Piz Buin et du Piz Platta
Les courses à ski organisées par la section Bernina du CAS au Piz Buin et au Piz Platta , dans les Alpes rhétiques , appartiennent à un passé déjà ancien .
Je me souviens que j' avais alors promis aux participants de mettre par écrit mes impressions de l' une de ces courses , et je me souviens aussi pourquoi je n' ai pas tenu ma promesse :
repris par les soucis quotidiens , j' avais été accaparé par d' autres priorités , et c' est ainsi que bien des travaux d' une urgence apparemment secondaire ont été reportés à plus tard .
Mais partie remise n' est pas perdue , car cette promesse continuait à se rappeler à moi comme un léger reproche .
Je viens de pique-niquer au pied de la Crasta Mora , sur une pente exposée au sud .
Au fond de la vallée , là où une couche de neige mince mais dure s' est maintenue , un fondeur glisse , montant et descendant légèrement , en évitant les rives libres de neige de l' ancien lit du ruisseau de Beverin .
Mes yeux le suivent jusqu' à ce qu' il disparaisse au loin , puis mes pensées s' envolent vers les courses de la section Bernina au Piz Buin et au Piz Platta .
Lorsque j' essaie de me souvenir de ce qui s' est passé alors , je dois reconnaître que bien des anecdotes et des petits faits amusants survenus dans notre groupe ne me sont plus entièrement présents à l' esprit .
Les contours de certains événements se sont effacés ou restent flous , bien qu' ils reprennent vie quand je suis en présence des participants à ces courses ; je peux alors retrouver les impressions d' autrefois .
Quand une partie de mon passé qui n' est pas encore entièrement « digérée » se met à se dérouler , n' importe quand , n' importe où , comme un film accéléré , je parviens souvent à Double page suivante :
En montant au Piz Buin Grond par l' arête est , depuis la Fuorcla Buin une autre compréhension des choses .
Chaque course de montagne se compose de nombreux détails séparés , qui ne transmettent une impression globale que par leurs relations réciproques .
Rien d' extraordinaire à cela , d' ail ; c' est quelque chose qui se produit souvent dans la vie quotidienne .
Le souvenir d' une course peut se composer d' impressions grandioses , mais il arrive aussi que certains détails prennent une importance telle qu' ils Des chamois :
par exemple , la souffrance provoquée par une ampoule au pied , ou un pas de danse en gros souliers dans la petite salle boisée d' un mayen perdu dans la nature , ou bien les nuages qui naissent dans un tourbillon au pied du Piz Platta , ou encore les appels des perdrix des neiges qu' on entendait à l' aube en quittant la Buinhütte .
Cela n' aurait guère de sens pour moi de relater par écrit toute la course , et il serait peut-être aussi trop difficile de rassembler des bribes de souvenirs .
Je ne cesse de me demander , et je pense qu' il en va de même pour chacun , ce qui nous pousse à nous lever avant le jour , à claquer des dents sur le parking de la poste à St. Moritz-Bad en attendant les camarades , puis à entamer une montée longue et pénible , pour enfin affronter des passages difficiles à la descente .
La distance que je prends m' offre la possibilité d' aborder mes préoccupations sous un autre angle et de chercher de nouvelles solutions .
Il m' est arrivé plusieurs fois de devoir me faire violence pour participer à une course de section , tant j' étais enfermé dans un isolement farouche . Mais je rentrais chaque fois heureux et réconforté intérieurement .
Souvent m' envahissaient des sentiments de joie et de plénitude que je ne connaissais guère dans les temps difficiles que je vivais .
Toutefois , la montagne ne saurait à elle seule guérir tous les maux ni servir de compensation à une existence insatisfaisante .
Chacun d' entre nous dispose d' un territoire qui lui est plus ou moins familier .
C' est là son lieu quotidien , celui où il doit s' affirmer .
Et l' on dit aussi que l' homme est pétri d' habitudes . Pourtant le « nouveau monde » , la « terra incognita » , exercera toujours sa fascination sur lui .
Car pour que cette vie reste digne d' être vécue et conserve une certaine tension , pour Ambiance matinale au fond du Val Tuoi que le goût du risque ne se perde pas , chacun a besoin de rechercher et de vivre des expériences lointaines , nouvelles .
Quand je parcours la montagne seul , les sens en éveil , je sens quelquefois passer un courant subtil entre la nature et moi .
Une course devient une expérience authentique et profonde quand la nature extérieure est en harmonie avec ma nature intérieure , quand elles sont reliées l' une à l' autre .
Si l' on en prend le temps , il peut même arriver qu' on découvre alors non seulement le chemin de secrets extérieurs , mais celui de son propre être intérieur .
fois le Rheinwaldhorn
Peter Donatsch , Mastrils
Premier acte
Radieuse matinée d' août .
Cet après-midi nous partons en montagne .
Mais je suis encore enfermé au bureau , et les heures semblent s' éterniser .
Des rayons de soleil se glissent par les interstices des stores et tracent des lignes de lumière étincelante sur le sol .
Le vert pâle de l' écran s' efface peu à peu , les lettres dansent devant mes yeux - en pensée , j' ai déjà déconnecté l' ordinateur .
Temps de gagner le large .
George passe me prendre .
Il est hôtelier et , la semaine durant , porte des costumes de la meilleure coupe , toujours impeccablement assortis .
Je le vois traversant discrètement les salles , se consacrant à ses hôtes avec une politesse exquise , s' entretenant avec eux dans les cinq langues qu' il maîtrise couramment , acceptant d' un sourire un compliment ou s' empressant de remédier à une erreur .
Mais il préfère encore porter des jeans ou escalader les sommets .
Jusqu' à Ilanz , nous parlons des affaires et du travail , mais ensuite , pendant le trajet dans l' étroite vallée du Valserrhein , le monde de la montagne s' empare définitivement de nous .
Deux heures plus tard , à une éternité déjà du quotidien , nous laissons derrière nous le miroir azuré du lac de Zervreila et entrons dans l' univers minéral du Läntatal .
Dans la vallée vierge , le petit sentier traverse des collines morainiques , serpente entre de puissants blocs de rochers , bondit par-dessus les torrents et , par endroits , disparaît presque entièrement dans les vernes : la vue se limite à quelques mètres , et chaque détour réserve de nouvelles surprises .
Nos pensées se concentrent sur le chemin , chassant provisoirement l' angoisse du lendemain .
« C' est le moment de sortir ton appareil ! » La voix de mon camarade m' ar à ma rêverie .
Les dernières heures du lendemain matin nous trouvent déjà dans la descente .
Parmi les blocs amoncelés au voisinage du portail glaciaire , nous cherchons une issue vers la vallée où une tache de soleil vient argenter le cours du torrent .
Mais ici , il continue de pleuvoir des seules .
Un filet dévale sur la joue de George -est-ce l' eau du ciel ou la sueur de l' effort ?
Des nuages enveloppent le Rheinwaldhorn et roulent lourdement sur le glacier .
Au pied de la langue , un chaos cyclopéen , des blocs en équilibre instable sur des nervures de glace , prêts à dégringoler .
Les pointes des crampons grincent à chaque pas dans la pierraille .
Aujourd' hui , le Rheinwaldhorn ne semble pas vouloir de nous .
« En montagne , la ligne droite n' est pas toujours la plus courte » , professé-je , plaidant l' abandon de notre descente sur la langue du glacier et un détour par la pente d' éboulis .
Aussitôt dit , aussitôt fait .
Mais le torrent , gonflé par les pluies , ne tarde pas à nous arrêter .
Nous avons perdu de vue le sentier depuis longtemps .
George tente sa chance à un élargissement où , grâce à des pierres émergées , on devrait pouvoir passer en quelques bonds .
Je préfère longer l' obstacle dans l' espoir de rencontrer plus bas un étranglement .
Hélas , bien au contraire , des affluents viennent grossir les flots .
Une seule solution :
hardiment à gué , au prix de deux chaussures pleines d' eau .
Parfois , la ligne droite est tout de même la plus courte .
Un clapotis dans les chaussures .
Chaque pas tire de nos chaussettes un suc où marinent nos orteils ramollis .
Nous « surfons » littéralement sur le petit chemin , nous hâtant à la rencontre du soleil qui , suprême ironie , a brillé toute la matinée au bas de la Lampertschalp .
Deuxième acte L' image de la petite pointe , le sommet du Rheinwaldhorn , s' est profondément ancrée dans ma mémoire .
Fondamentalement , l' homme n' est pas un être à la recherche d' une vie facile ?
Le moment de chercher le sommeil , dans une cabane froide et sous une couverture poussiéreuse , donne l' occasion de se demander , par exemple s' il n' aurait pas mieux valu passer la soirée du samedi bien douillettement dans son fauteuil , devant une bière et une émission de variétés .
Deux , trois pas prudents ... pour perdre à nouveau l' équilibre .
Je jure , parfois tout haut , parfois doucement , maudissant la neige profonde que je n' avais pas prévue , le clair de lune insuffisant , le poids du sac .
» La faiblesse et un sentiment d' impuissance me paralysent .
M' arrêter , jeter le sac dans la neige .
Cligner des yeux , tenter de percer la nuit :
cette ombre là devant , n' est pas la cabane ?
Pius a au moins un quart d' heure d' avance .
Seule sa trace m' indique le chemin , parfois à peine marquée , mais le plus souvent profonde .
Une fois encore , je fais halte , inspecte les ténèbres .
La cabane que j' apercevais se réduit à un rocher , la pile de bûches , à un tas de piquets de clôture que le berger a rassemblés là en automne .
Le clair de lune métamorphose la Lampertschalp en un paysage extraterrestre , un mirage .
Cette pensée me revigore pour les prochains cent mètres .
Le vent siffle sa chanson en balayant ces champs de neige traîtres et interminables .
Je pense au parapente dans mon sac .
Le déplier , décoller dans un chuintement , laisser là la fatigue , l' odieux sac , les pièges de la neige prêts à m' engloutir .
Une onde glacée et humide me remonte brusquement le dos .
Encore , encore , le mot cogne dans ma tête , le Güferhorn et Rheinwaldhorn , les deux sommets principaux du groupe de l' Adula froid de la chemise trempée de sueur m' aiguillonne .
Encore une pente , contourner un rocher .
Chaque pas est une souffrance .
Une force loyale , qui ne vous berce pas d' illusions .
C' est ainsi que le cauchemar du soir est oublié le lendemain matin , lorsque nous nous élevons vers le glacier de Länta : toujours des champs de neige croûtée , mais désormais , le regard fixé sur la petite pointe .
Markus , le plus lourd de notre petit groupe , nous ouvre la trace .
Là où la neige résiste sous lui , elle nous portera aussi .
Sur le glacier , nous nous relayons en tête .
La piste profonde que nous laissons est une œuvre solidaire , à laquelle chacun a participé .
Plus loin , nous trouvons une nervure dégagée que nous gravissons comme un escalier .
L' arête terminale est en neige glacée .
Je repense à notre précédente tentative et jouis doublement de chaque instant .
Comme sorti de la main d' un maître , régulier , épure contenue en quelques lignes , le sommet se dresse devant nous , porte ouvrant sur une autre dimension , aimant invisible , but .
Personne ne sent plus la fatigue , ni le poids du sac .
Le vent est presque tombé .
De la vallée , le Rheinwaldhorn semble inaccessible , suspendu dans le bleu infini du ciel .
Mais pour nous , il n' est qu' une étape vers le but que nous poursuivons durant toute notre vie .
Wv
ss Wändli ,
chemin des souvenirs
Willy Auf der Maur , Seewen ( sz )
L' harmonie est l' alpha et l' oméga de tout l' alpinisme !
Lorsqu' elle n' est pas au rendezvous , les visages se figent , les conversations deviennent bavardage , les cordes se coincent dans les branches ( car l' un passe à gauche du pin et l' autre à droite ) .
L' harmonie n' a pas besoin de beaucoup de mots , elle est discrète , silencieuse ... aussi silencieuse que nos pas aimeraient l' être aujourd' hui dans cette forêt de montagne et dans les premiers gradins rocheux au-dessus des arbres .
Mais voici que des branches craquent , des graviers roulent , des pierres tombent , révélant notre approche à des chamois qui broutent dans la fraîcheur du matin .
La première dalle Le silence pourrait aussi être une sorte d' égoïsme , et comme je ne veux pas donner à mes deux compagnons - qui n' ont pas l' habi de partir en course avec des alpinistes plus expérimentés - l' impression de me mettre en avant , ni passer pour un original , je me sens obligé de briser le silence de mort qui règne ici , à l' attaque de la Wyss Wändli , la plus facile des voies ouest du Grand Mythen .
« Regardez bien » , fais-je avec un grand geste , « nous sommes devant le passage le plus difficile de l' escalade , la première dalle , qui a déjà effrayé plus d' un grimpeur des Mythen » .
Des images surgissent devant mes yeux :
celles de visages crispés , de silhouettes qui progressent à genoux sur la surface claire et polie de la dalle , les deux grands gaillards suspendus à ma corde comme les grains d' un chapelet après que l' un ait glissé et entraîné l' autre dans sa chute .
« Mais je vais vous dire comment la franchir sans problème » , ajouté-je avec un sourire compatissant .
Les traits de Susi et de Ruedi se détendent .
Vite , Ruedi passe le mousqueton à vis dans la sangle du piton de relais , tandis que son épouse y introduit la corde .
« Alors , attention » , dis-je encore , « il faut absolument coincer la chaussure droite , je répète , la chaussure droite , dans cette fissure , mettre la gauche en adhérence sur la dalle , décoller le derrière le plus loin possible et monter : un jeu d' enfant !
A l' arrière , les Alpes uranaises . ( Photo aérienne ) Et je me lance tout de suite dans la démonstration , en ce jour de brouillard , comme je l' ai vu faire il y a bien des années .
« C' est vraiment une joie que d' être à tu et à toi avec tel passage , telle montagne » , pensé-je en grimpant . Dix mètres plus haut , je m' installe dans une niche pour assurer mes camarades de cordée et je cherche du regard un trou rond au bord du bouclier de dalles là-bas , dont je sais qu' il abrite un lis orangé ; mais celui-ci n' est pas encore en fleur .
Si la rose d' or , comme nous appelons cette fleur chez nous , avait balancé sa merveilleuse corolle dans le vent , j' aurais crié de joie , comme tout à l' heure durant notre montée vers le Mythen , lorsque nous avons passé à côté d' un bloc de rocher gris-vert aussi haut que deux hommes .
C' était la « pierre de l' autel » , un bloc qui présente au promeneur son côté surplombant , mais qui est facile à escalader par l' autre côté .
Mon cher ami Franz y avait quelquefois célébré un office divin quand il était gosse .
Cette vision était trop belle pour que je ne la partage pas avec mes camarades de cordée d' aujourd .
J' ai donc essayé de faire surgir devant eux l' image du gamin blond , si sérieux , qui dépassait juste de la tête et de la poitrine le bord de l' autel , entouré d' un parterre de feuilles argentées qui semblaient regarder vers lui , chantant son « Gloria in excelsis Deo » les bras écartés , accompagné par le clair pépiement des oiseaux et le murmure grave des sapins barbus .
Au pied de la « pierre de l' autel » , je leur ai encore décrit la croix :
le timon dressé du petit char à échelle , peut-être déjà chargé de bois mort , peut-être encore vide .
Car à cette époque c' était pendant la guerre - mon ami m' affir qu' il était difficile de trouver du bois mort dans la forêt , si bien qu' il devait se hisser en prenant des risques jusqu' aux pins tombés et aux petits sapins agrippés à des rochers , dressant plaintivement leurs bras morts .
Sur la rampe Entre-temps , mes compagnons sont bien arrivés jusqu' à moi et je peux attaquer la deuxième longueur .
C' est une rampe raide , plutôt pauvre en prises .
Dans n' importe quel livre de montagne , les héros franchiraient ce passage , d' une si faible difficulté , avec une aisance divine .
Quant à moi , je dois avouer pour ma honte que j' ai souvent ressenti une légère inquiétude le long de ces cinq ou six mètres .
Notre salut se trouve plus loin , derrière une côte abrupte pleine d' herbe , dans un système de petits couloirs et de vires .
La vire Genecand Ne demandez pas autour de vous où elle peut bien se trouver .
En effet , baptiser des endroits à l' insu de tous est ma passion secrète .
J' ai nommé cette vire ainsi parce que c' est ici que nous changions de chaussures durant mes années d' apprentissage alpin .
Nous fourrions dans le sac les espadrilles aux semelles de chanvre et nous en sortions les chaussures de montagne à tricounis .
Les clous tricounis , rangés en zigzag sur le pourtour des semelles , ont à l' époque complètement bouleversé la vie des montagnards .
Pas un paysan de montagne , pas un garde-forestier , un bûcheron ou un chasseur qui n' en ait équipé ses chaussures .
C' était un vrai plaisir de marcher dans la rue le dimanche matin , d' un pas ferme , chaussé des lourds souliers à tricounis .
Le cliquetis des clous sur le pavé poli était pour nous la plus belle des musiques , même si quelque passant se rendant à la messe se retournait , si les chats disparaissaient vite au coin des maisons et si des rideaux bougeaient aux fenêtres ( qui sait de quel tissu les rêves des jeunes filles ou de leurs mères étaient faits en ce temps-là !) .
On se sentait fort comme un ours dans de telles chaussures .
Et avec raison , car les clous tricounis étaient comme de petits animaux griffus :
dans la neige duré , dans les éboulis , dans le granite rugueux ... partout ils mordaient joyeusement .
Mais leur appétit se révélait encore plus vorace dans les pentes de terre glissante et d' herbe .
Là , ils s' en donnaient vraiment à cœur joie , et c' est pourquoi l' époque des tricounis a aussi été celle des grandes voies herbeuses .
« Pourquoi j' ai l' air si gai ?
» Susi et Ruedi attendent mes explications .
« Parce que je suis remonté un peu dans le temps , et j' ai revu sur la voie 13 du Geissstock notre inoubliable exchampion Karl .
Il se trouvait sous un petit ressaut , les jambes bien plantées en terre , la tête à l' abri d' une touffe d' herbe .
Savez-vous pourquoi ?
Parce qu' en s' enfuyant , des chamois envoyaient sur son vieux feutre une grêle de mottes de terre humide .
Mais ceci se passait en un temps que vous n' avez pas connu , à l' époque héroïque des tricounis ! » .
Sous le charme du Wyss Wändli Nous continuons à grimper en nous élevant en diagonale le long de la paroi .
Des herbes nous caressent la figure , tandis que les fleurs , le rocher et la terre répandent leur parfum discret .
de jolies réglettes aux bords francs , des poignées , d' étroites fentes horizontales , des bourrelets saillants ... toutes offrent aux doigts un appui sûr et agréable .
« Salut , mon vieux !
» dis-je au petit érable qui pousse dans la fissure caractéristique de la partie médiane de la voie .
« Tu as bien maigri , ton tronc aux taches claires est tout grêlé maintenant , tes racines fixées dans les fissures de la paroi sont sèches et rabougries , ta couronne de feuilles bien clairsemée .
Mais aujourd' hui ?
Je t' aime autant que jadis , pourtant je passe ma corde dans le piton à expansion juste à côté de toi , celui-là même que je maudissais il y a quelques années , parce qu' il prétendait te remplacer .
» Du haut d' un relais , dans une niche agréable en pleine paroi , notre regard embrasse le paysage à nos pieds , d' abord une mer de sapins aux cimes pointues , puis des pâturages verts et une partie de la vallée de Schwyz , d' où des bruits familiers montent jusque vers nous .
Tout à coup j' aperçois des hommes qui arrivent au pied de notre paroi .
Wisel est sûrement parmi eux .
Et cela me rappelle à nouveau Félix Genecand , à qui je veux rendre hommage non seulement comme alpiniste , mais aussi comme homme ( et pourquoi Genecand le Romand n' aurait pas son monument en Suisse centrale , puisqu' il y a bien à Genève une « rue Guillaume-Tell » ?) .
Dans le numéro spécial des ALPES publié lors du 100e anniversaire du CAS ( 2/1963 ) , on peut lire que Genecand a gravi plus de vingt fois le Grépon - la pierre de touche des grimpeurs d' élite à l' épo - et qu' il a ainsi fait découvrir les peines et les joies de la varappe à d' innombrables débutants .
Ceci lui avait valu le surnom de « concierge du Grépon » .
Il est bien sympathique , ce Genecand , autant que Wisel , que je vois une fois de plus attacher un débutant à sa corde et qui mériterait , lui , d' être appelle le « concierge du Wyss Wändli » .
Des concierges , il y en a d' ailleurs beaucoup dans les montagnes .
Je connais ainsi un concierge du Salbit-sud , un du Chaiserstock , un du Lauchernstöckli , un du Wildspitz et je ne serais pas étonné d' apprendre que toute montagne suisse a son concierge !
« Vous voyez là-haut , à gauche de la gorge , les anneaux qui pendent dans la paroi ?
C' est la traversée de la paroi sudouest , une voie que j' ai faite un jour avec Thedy .
J' ai été saisi d' une trouille affreuse à ce passage exposé .
Sans se laisser impressionner par mes lamentations , Thedy rigolait du haut du relais .
Il avait confiance en moi , plus que moi-même , et il m' a crié quelques encouragements :
« Tu n' as qu' à ...
» Oui , oui , tu n' as qu' à !
L' obstacle était purement psychologique chez moi , et c' est pourquoi je ne referai plus jamais cette voie .
Ça fait du bien de rire !
Susi rit , Ruedi et moi aussi , tout notre petit monde rit à l' unisson :
les fourmis qui se hâtent sur la paroi , un magnifique tychodrome échelette en train de faire sa promenade verticale , les chocards entraînés dans les courants ascendants .
En effet , l'«Association des amis des Mythen » , fondée en 1863 , fête son 125eme anniversaire .
Peut-être qu' on débouche déjà les bouteilles , il s' agit de se dépêcher !
La traversée Nous sommes arrivés à la vire qui nous permettra , à son extrémité sud , de rejoindre la Mythenmatt .
Une traversée superbe nous attend .
La main gauche s' agrippe au bord de blocs bien solides , tandis que les pieds suivent une corniche large comme quatre chaussures .
Comme j' aimerais que mes compagnons puissent admirer la vue qui s' ouvre vers le bas !
Mais le brouillard se met justement à monter de l' abîme .
Seffi l' obs , qui avait voulu faire cette voie parce qu' il avait entendu dire que des représentantes du beau sexe avaient déjà escaladé le Wyss Wändli !
« Ce que des femmes peuvent faire , je le ferai aussi !
» avait-il annoncé à la ronde , et il s' était inscrit sur la liste d' attente auprès de moi pour la course convoitée .
Jamais !
Un vieux garde-chasse du Muotatal m' a dit qu' on n' avait qu' à ne pas regarder en bas , et alors il ne pouvait rien nous arriver !
On commence à distinguer clairement le système de couloirs herbeux et de vires que suit la voie « Wyss Wändli » au Gr .
Mythen cette belle journée d' automne à l' air transparent .
Et c' est vrai qu' il ne lui est rien arrivé ce jour-là , à Seffi !
La facette de sortie Brouillard ou pas , nous ne nous laisserons pas gâter le plaisir d' escalader la dernière petite paroi , celle de la sortie .
Cette longueur est un régal tant pour le sens de l' équilibre que pour le besoin de mouvement et le sens du toucher !
C' est ici et maintenant , près de ce pin couché sous lequel je me suis glissé , au milieu de cette paroi avec ses petites listes horizontales bien propres , qu' on devrait me demander pourquoi je grimpe .
« Parce que j' aime notre mère la terre , parce que je veux la caresser et l' embrasser ... mais que je n' aime pas ramper !
C' est avec lui que j' avais transporté des kilos de matériel dans les montagnes .
Au bord du lac du Wägital , deux gardiens de la loi crurent voir en nous , d' après l' état pitoyable de nos mains , des voleurs de plantes protégées , car ils nous donnèrent l' ordre d' ouvrir nos sacs .
Mais après avoir bien fouillé , ils avaient échangé un regard sous la visière de leur képi , avant d' an , visiblement déçus : « Ils n' ont que de la ferraille là-dedans !
Personne , même pas nos maîtres en alpinisme , n' aurait pu nous enseigner à l' époque l' escalade technique .
C' est ainsi que nous dépendions uniquement de cette brochure venue de la métropole , dont le titre était à peu près celui-ci : La technique de la varappe artificielle .
Il aurait tout aussi bien pu s' intituler La technique du hissage des sacs de farine , car cette méthode condamnait le premier de cordée à une attitude qui ressemblait beaucoup , justement , à celle d' un sac de farine .
Elle l' engageait à passer alternativement un brin de la corde puis l' autre dans la série de pitons , et comme on ne voyait sur les dessins assez sommaires ni sangle pour mettre le pied , ni échelle , le devoir du second devait être apparemment de hisser son camarade et de maintenir la corde tendue jusqu' à ce que le prochain piton soit planté .
Indépendamment des autres inconvénients , cette « technique » me dota rapidement d' ex biceps , tandis que Franz , qui était encordé à la taille , se plaignait de plus en plus de maux de ventre .
La Mythenmatt « II doit y avoir de la menthe par ici » dit Susi en traversant les lappiaz au bord de la Mythenmatt .
Je sais où trouver du bois-gentil odorant , dans les coins secs et protégés , partout dans les pentes des Mythen orientées au sud , là où le soleil tape dès le mois d' avril , lorsque l' alpiniste doit encore sauter d' une île rocheuse à l' autre pour éviter la neige fondante .
Avec le bois-gentil , j' ai une relation presque mystique , mais avec la menthe , non !
Du reste , je trouve étonnant que cela sente la menthe ici , loin de tout salon de thé ! Tout aussi étonnant d' ailleurs , le fait que des moutons , il y a quelques décennies , aient eu l' oc de humer le parfum de cette plante .
Quoi qu' il en soit , le moutonnier Kälin et ses prédécesseurs éventuels devaient avoir de bonnes chaussures , probablement des chaussures à tricounis .
Vous allez glisser dans le vide , vite fait bien fait !
» L' homme qui nous prédisait ces malheurs avait de petits yeux malicieux plissés par le sourire alors que sa tête se prolongeait en haut par un chapeau pointu et en bas par une barbiche .
C' était Köbel , un sculpteur et conteur plein d' imagination . Et il n' était pas le seul à être si sceptique .
Köbel a vu plus tard qu' il s' était trompé , mais autant que je sache , il est malgré tout resté fidèle aux tricounis toute sa vie .
N' est pas une bonne raison d' honorer sa mémoire encore davantage ?
Chacun porte en soi une galerie de peinture dont il peut choisir les tableaux à sa guise .
Les alpinistes y mettent naturellement des peintures de montagne , et comme l' entrée à ce musée n' est liée à aucune formalité , ils peuvent contempler ces tableaux exaltants chaque fois qu' ils en ont l' envie .
Un lieu particulièrement propice à l' élaboration de tels tableaux , c' est le Rot Grätli , au sommet du Grand Mythen .
Les images ont ici trois dimensions , s' élèvent dans un ciel où flotte le drapeau suisse , s' étendent au loin jusqu' au bassin du lac de Zurich , à l' Alpstein , aux Alpes d' Uri et d' Unterwald , plongent jusqu' aux fo rets sombres et aux prairies fleuries de l' Alptal et à la vallée de Schwyz , avec ses taches de couleur et ses lacs .
Tout en haut , le cercle se referme En suivant le Rot Grätli , où alternent des bancs d' ardoises et des tertres gazonnés , nous arrivons rapidement au sommet , un petit plateau rocheux .
Pas une minute trop tôt , ni trop tard , car la bouteille de blanc commence juste à circuler devant le décor formé par le refuge des Mythen .
A nous aussi , comme il fallait s' y attendre , on nous tend un verre étin-celant .
Ce sont tous les concierges auxquels j' ai repensé au cours de l' escalade .
Mais il y a là aussi un groupe de messieurs moustachus et très dignes , bien alignés pour la photo , en chapeau , col fermé , gilet , chaîne de montre .
Ils lèvent leur verre tous ensemble , me font un clin d' œil et me sourient amicalement .
Je l' ai toujours dit :
l' harmonie est l' alpha et l' oméga de tout l' alpinisme !
( Traduction d' Annelise Rigo ) Pourquoi faudrait-il toujours un ciel bleu de calendrier?Départ du collet d' attaque de la voie « Wyss Wändli » , au Gr .
Mythen