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face nordest directe
Michel Piola , Vernier
La face nordest de la Kingspitz , haute d' environ 600 m ( Engelhörner , ob )
Au petit matin du 9 septembre 1988
Dring ... Dring ...
Dring ... Dring !
Cette fois il va falloir y aller ;
hop debout !
Ne connaissant pas encore ce massif des Alpes bernoises , j' en suis réduit à imaginer ce que peut représenter cette face calcaire haute de près de 600 mètres , dans une région qui ne compte finalement que peu de parois de ce type accusant une telle ampleur ( hormis bien sûr la face nord de l' Eiger et ses 1650 mètres de haut ) .
Et quelle sera la qualité du rocher ?
La voie classique de la face nordest , tracée en 1938 par M. Lüthy , H. Haidegger et H. Steuri , jouit d' une réputation toute particulière .
Le guide signale un rocher bon dans l' ensemble , mais précise qu' il s' agit d' une paroi de type dolomitique et que certaines précautions s' imposent par conséquent , surtout si d' autres cordées sont engagées dans le même itinéraire ...
Enfin , et cela sera notre problème principal , nous de vrons faire vite ; Daniel est attendu à Berne demain soir .
La course contre la montre est engagée !
Berne déjà .
Une cohorte de travailleurs se déverse de chaque wagon pour envahir les souterrains de la gare .
Pris dans ce flot entre une secrétaire fleurant le parfum bon marché et deux jeunes cadres très dynamiques ( trop ?) , je ne peux que précéder mon bagage à dos dans le sens voulu par la foule , en formulant l' espoir qu' un petit relâchement de la pression humaine me permettra de m' échap pour retrouver Daniel à ... mais au fait où donc ?
c' est Daniel !
Nous sautons dans sa petite voiture pour gagner le point de départ de nos véritables efforts : le parc automobile au-dessus de Rosenlaui , peu après Meiringen .
Cette deuxième solution emporte notre adhésion , pour des raisons financières d' une part , mais aussi parce que nous pensons qu' il est important aujourd' hui d' en les grimpeurs à plus de responsabilité en montagne .
Le fait de devoir placer soi-même ses coinceurs , de gérer tant soit peu son itinéraire et de prendre parfois en compte son environnement immédiat favorise , nous semble-t-il , une certaine maturation du grimpeur .
Cette technique dite de « l' équipement minimum » est la méthode généralement utilisée en haute montagne , principalement dans les parois granitiques où les fissures franches permettent un assurage relativement aisé .
Elle est en revanche peu usitée en paroi calcaire , car d' une part ce type de roche s' y prête moins bien , et d' autre part l' influence des écoles d' escalade , où tout l' équipement se trouve en place , s' y exerce de manière prépondérante .
Certains s' étonneront peut-être de lire que , tenant pareil langage , nous allons néanmoins poser près de 58 gollots dans la voie .
Une attention toute particulière doit à ce propos être portée au problème de la chute au sol et du possible rebond contre une particularité du terrain ( contre un pan de dièdre ou depuis un surplomb sur une dalle inclinée , par exemple ) .
Enfin , ultime question d' éthique :
l' emploi de la perceuse à accumulateurs ...
Problématique pour nous sans fondement , la seule et grande entorse au défi sportif étant à nos yeux l' ouverture de voies depuis le haut ( en montagne surtout ) , procédé qui permet l' équipe d' itinéraires dans un registre de difficultés que l' auteur ne maîtrise pas forcément .
Ces problèmes résolus , il ne nous reste plus qu' à ordonner nos charges pour les rendre compatibles avec le volume de nos sacs à dos , puis à nous engager d' un pas alerte sur le magnifique sentier menant à ( ' Engelhornhütte .
Il est 11 heures du matin ...
Fin du premier acte II y a en fait peu de choses à dire sur l' esca en elle-même , si ce n' est qu' en ce début d' après nous entamons la remontée du socle de la voie classique 1938 jusqu' au pied du premier ressaut raide , à environ 100 mètres du pied de la paroi .
Après avoir suivi cette voie sur quelques longueurs encore pour nous situer dans ce dédale de dalles , nous revenons au haut du socle pour aborder à gauche une veine brune très caractéristique et qui semble offrir un rocher un peu plus travaillé que les dalles noirâtres voisines .
En effet , après deux longueurs et demie d' escalade sur cet étrange serpent de roc , nous pouvons nous échapper à droite pour gagner le début de la zone centrale de dalles grises , magnifique toboggan compact présageant une escalade difficile , soutenue et technique !
[.'Engelhornhütte possède encore ce charme un peu désuet , mais combien apprécié , d' un authentique refuge de montagne épargné par le gigantisme et le modernisme :
le bâtiment est de dimensions modestes , les dortoirs s' enchevêtrent curieusement les uns dans les autres et la cuisine fait partie intégrante de la salle commune , ce qui confère au Neu une note de convivialité certaine .
Erigé à la limite supérieure de la forêt , le refuge et ses bucoliques alentours font naître chez le visiteur un sentiment difficile à exprimer ; une sorte de paix intime et une sérénité garantes d' un repos et d' un sommeil sans pareils ... auquel nous nous empressons de nous abandonner !
Samedi 10 septembre 1988 :
Un dernier dièdre , un ultime bombement , et nous voilà à nouveau à proximité de l' itinéraire de la voie classique , à la fin des difficultés et peu en dessous du sommet , où nous avons la surprise ( réciproque ) de croiser notre ami Kaspar Ochsner , le grand spécialiste de la région ( Kaspar a ouvert de nombreuses et très belles voies juste en face , au Simelistock ) .
Notre temps est compté et nous ne pouvons gagner le sommet aujourd' hui ; c' est pourquoi .
Vue sur la Vorderspitze ( à droite ) et le Gross Simelistock ( à gauche ) depuis la face nordest de la Kingspitz Données techniques Face nordest de la Kingspitz :
ED inf .
/ 550 m / passages de 6b obligatoires / 6c en libre .
Escalade très intéressante , particulièrement dans la zone médiane , proposant une certaine ampleur et une ambiance de grande face calcaire .
Rocher demandant par endroits certaines précautions .
Emporter :
Friends + coinceurs , cordes de 45 m , casque conseillé .
Approche : Berne-Meiringen-Willigen-Ro-senlaui , puis montée à l' Engelhornhütte ( 1901 m ) en 1 h 30. Depuis le refuge en 40 minutes au pied de la Kingspitz ( sommet à 2621 m ) .
En rappel depuis R 13 ( cordes de 45 m./maillons rapides en place ) ou par le versant W depuis le sommet .
^J*S Cordillera Blanca Sommaire 61 Peter Donatsch La Corse : un massif montagneux tombé en mer 69 Andreas et Claudine Mühlebach-Métrailler Courses à ski en Californie 80 Daniel Santschi Au Huascaran , dans la Cordillera Blanca 88 Christian Weiss Ascensions dans l' Altaï ( Union soviétique ) 96 Johann Jakob Burckhardt Rudolf Wolf :
Helvetiaplatz 4 , 3005 Berne , téléphone 031/43 36 11 , telefax 031/446063 .
Etienne Gross , Thorackerstrasse 3 , 3074 Muri , téléphone 031/52 57 87 , telefax 031/521570 ( responsable de la partie en langue allemande ) .
Albert Signer .
Impression et expédition Staempf li + Cie SA , case postale , 3001 Berne , telefax 031/240435 , CCP 30-169-8 .
Les sommets de la Cordillera Blanca ( Pérou ) , vus des hauts plateaux andins . Photo :
Contenu :
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Tirage attesté :
71 176 exemplaires .
Nous étions à notre deuxième saison d' alpinisme , une activité que nous avions abordée presque simultanément et tardivement , la trentaine largement passée , afin de combattre avec succès les détestables effets psychosomatiques d' une existence trop sédentaire .
Notre expérience était mince , notre matériel rudimentaire , mais notre enthousiasme contagieux et notre détermination sans faille .
Nous savions à peine qu' il existait un club alpin et nous n' imaginions pas à quoi cela pouvait bien servir .
Tous deux s' en furent à la cabane Bordier .
La course devait d' ailleurs se terminer un peu plus haut , à proximité du Windjoch , à cause de la neige fraîche trop abondante .
En descendant , les deux lascars devaient suivre leur trace au décimètre près , car André chuta dans le même trou et resta suspendu à ses skis coincés en travers de la faille !
Pour quelque temps , il ne fut plus question du Nadelhorn qui avait si froidement accueilli ses visiteurs .
En fait , il n' en fut plus du tout question entre nous deux .
Trois ans plus tard , André se tuait pour ainsi dire sous mes yeux au Rothorn de Zinal , après une misérable chute pendulaire d' une dizaine de mètres dans un passage sans difficulté .
Sans doute , mais si je crois ce que Livanos en dit à propos du grand Riccardo Cassin , il ne suffit pas de l' attendre , encore faut-il la solliciter avec la vigueur nécessaire .
L' im serait donc d' éviter la malchance ?
Mais que sont ces mots devant la disparition d' un ami ?
Même pas une manière d' oraison funèbre .
Se souviennent-ils du 12 août 1973 , ceux qui nous prêtèrent main-forte ce jour-là ?
Sauveteurs d' Air à l' efficacité parfaite , guides et alpinistes dont je ne sais même pas le nom ( exception faite d' Alain Junod et Denis Berger , de la section des Diablerets , qui donnèrent l' alarme a la cabane ) , car je n' ai pas pensé le leur demander dans la bousculade des événements .
Un tour pendable Les Genevois ont des coutumes bien à eux , cela dit sans la moindre allusion au « witz » un peu éculé par lequel les Confédérés associent le débit verbal et le tempérament râleur des gens du bout du Léman aux dimensions de leurs organes vocaux .
La station de SaasFee avait été choisie comme centre des activités et le « camp de base » fut établi dans un sympathique hôtel de tradition familiale , tenu par l' un de ces Supersaxo qui ont fait la gloire du nom soit comme guides , soit comme champions de ski .
Le vendredi , huit des plus ingambes montèrent à la cabane des Mischabel' par un temps radieux , qui incita d' autres alpinistes et même quelques guides à faire de même .
Le lendemain , nous étions à cinq pour le Nadelhorn .
Une cordée de deux s' exécuta rapidement et regagna la cabane sans plus attendre .
J' emmenais la suivante , assisté par Paul Delisle , fidèle complice de je ne sais plus combien d' escapades en montagne , et un nouveau membre entre nous deux .
La montée fut sans histoire , mais le sommet ne nous parut pas assez confortable et le lieu du pique-nique fut reporté au Windjoch , qui voulut bien se montrer accueillant en ne méritant pas son nom ce jour-là .
Nous voilà donc sous les rochers sommi-taux , descendant à petits pas des plaques de glace vive .
A la montée , ces passages nous avaient paru banals , mais lorsqu' on se retrouve le nez dans le vide , les conséquences d' une chute se font soudain beaucoup plus évidentes .
Inspirent-elles quelques réflexions à notre néophyte ?
Celui-ci m' adresse une question à brûle-pourpoint :
- Si je tombe , tu me retiens ? - Tu peux toujours essayer !
Réponse en manière de plaisanterie et je suis loin d' imaginer qu' elle va être prise au sérieux .
Un instant plus tard , croyant avoir perçu un signal de ma part , mon interlocuteur saute le file de l' arête d' un bond et disparaît à ma vue , chutant dans le flanc sud-est , haut ici de trois cents mètres avec quarante-cinq degrés de pente , tout en neige glacée dans sa partie supérieure .
Aussitôt accroupi et incliné vers l' arrière , je donne un grand coup de piolet de la main gauche en retenant la corde de la droite .
Sentant la traction de son brin , Paul ne perd pas de temps à se retourner et s' arc sur son piolet et ses crampons comme s' il voulait se jeter dans la pente opposée :
Il l' a bien voulu , c' est le coup de force !
Cinq réchauds à méta sont aussitôt mis en batterie sur une table afin de fondre de la neige .
Irruption du gardien , furieux :
- Eteignez ça tout de suite , c' est dangereux !
- D' accord , mais on veut de l' eau !
Hésitations .
- C' est bon , je vais vous faire de l' eau !
- Vous savez , moi , je n' aime pas les Romands , mais seulement les Allemands et les Suisses allemands .
Pas vrai !
On commençait tout juste à s' en douter .
En pareil cas , les Ecritures commandent de passer l' éponge ...
il ne me paraissait pas opportun d' empoisonner l' atmosphère de la montagne avec de basses querelles d' inten tout juste bonnes pour la plaine , et les bons souvenirs prirent rapidement le pas sur les mauvais ;
ma fainéantise fit le reste !
L' ave devait me donner raison .
Le mal des rimayes :
une crise aiguë Après être monté au Nadelhorn par le côté de Saas , il me parut indiqué d' en faire autant par celui de Ried .
La lecture du Guide des Alpes valaisannes m' avait enthousiasmé :
il y était question de traversées gigantesques des Mischabel , exécutées dans les vingt-quatre heures , il y a plus d' un demi-siècle déjà .
Plus modestement , j' envisageais de parcourir le Nadelgrat pour bien finir la saison 77 , avec un motif supplémentaire :
il s' agissait en quelque sorte de relever le gant après l' échec d' André Berney et de retrouver la trace de ce compagnon de la première heure trop tôt disparu .
Le projet intéressa Jean-Luc Amstutz :
pour une fois , ce ne serait pas de la « grimpe » , mais du bel et bon alpinisme .
Aux premiers jours d' octobre , nous montions à la cabane Bordier , admirant au passage un vallon morainique aussi original par sa conformation que par sa végétation .
Il me tardait d' arriver .
La cabane devait être fermée le lendemain soir et son livre d' hiver était déjà mis à la disposition des visiteurs .
Sitôt arrivé , feuilleter le volume et retrouver les inscriptions d' André , déjà vieilles de sept ans , fut l' affaire d' un instant .
Souvenir mélancolique de l' ami décédé , du temps envolé .
Il devait m' être donné de remonter bien plus loin le cours de l' histoire , car aux pages remplies dans les années trente figuraient les signatures de guides prestigieux , Josef Knubel et Franz Lochmatter .
Il allait être rapidement édifié sur l' étendue de mes compétences , car une bonne couche de neige fraîche avait recouvert tout le versant , faisant disparaître la rimaye , complètement nivelée , sur des centaines de mètres , voire à perte de vue .
Pour un bref instant , je n' y comprends rien :
plus de doute , je tombe dans la rimaye . Le deuxième choc m' a fait basculer à gauche et en arrière ( je m' en rendrai compte à l' atterris ) , j' ai donc tout loisir de voir le trou qui m' a livré passage , seul objet lumineux pour l' instant , s' enfuir à toute vitesse , déjà à quatre ou cinq mètres au-dessus de moi .
j' ai le curieux sentiment d' assister à ma propre chute sans vraiment y participer , enregistrant au passage des impressions disparates et se succédant trop rapidement pour que je puisse les relier en un tout cohérent .
Une sorte de dédoublement , une sensation insouciante de flotter dans l' air , aucun geste de défense .
Fatalisme , le sort en est jeté , j' ai commis l' erreur , je dois payer !
Ce serait pousser l' interprétation trop loin .
Simplement , j' ai été frappé pendant une seconde d' une sorte de stupeur et maintenant , il est trop tard pour tenter quoi que ce soit .
Par la suite , me remémorant cette chute , il me viendra à l' esprit que l' idée de la séparation entre l' âme et le corps au moment de la mort pourrait bien être née en de pareils instants .
Un dernier choc , plus violent que les autres , met un terme à la dégringolade :
une étroite banquette de glace en saillie sur la paroi aval stoppe la chute et , si le deuxième choc ne m' avait pas renvoyé obliquement sous le surplomb , je passais tout droit ...
Le sac encaisse une partie du coup , une bretelle pratiquement arrachée en témoignera .
Sans lui , tombant sur le dos , je ne me serais peut-être pas relevé .
Progressivement tendue en fin de chute , la corde a aussi contribué à amortir la réception .
Il me faut quelques secondes pour reprendre mon souffle et accommoder ma vue à l' obscu .
Tout est gris et flou .
Enfin j' y vois clair , mais l' environnement est sinistre :
Etirements de bras , de mains , rien n' y fait , il me manque quelques décimètres .
Hurlements :
- Du mou !
Malgré des secousses frénétiques , la corde reste tendue à bloc .
Je l' avais oublié , les sons ne sortent pas d' une crevasse bouchée .
Mais enfin , cet idiot là-haut ne pourrait-il pas venir voir ?
La solution du désespoir :
me renverser la tête en bas , retenu par les bretelles du baudrier .
In extremis , j' attrape l' indispensable outil et reviens à une position plus orthodoxe .
Le yoga , d' accord , mais sur la moquette !
Au tour des crampons , maintenant , et gare à ne rien lâcher en les laçant .
Sincèrement , j' aurais été désolé de perdre ce piolet , qui m' avait été confectionné sur mesure par Pierre Bovier , le dernier forgeron d' Evolène .
Cassé une fois , le manche avait été remplacé à Chamonix par les bons soins du papa Moser , cofondateur d' une maison célèbre pour sa production de matériel d' alpi ( malheureusement disparue aujourd' hui ) , dans laquelle il était devenu le spécialiste ( le dernier lui aussi ) des manches de piolets en bois .
Bien plus qu' un simple piolet , c' est une relique artisanale que j' ai sauvée ce jour-là .
Lutte furieuse , arc-boutement d' un côté , opposition de l' autre ( également surplombante , la lèvre amont de la rimaye s' est rapprochée ) pour émerger à mi-corps , ébloui par le soleil , les coudes sur le bord du trou .
Avec un dernier coup de reins , c' est sorti !
Une douzaine de mètres en contrebas , campé dans une position d' assurage parfaite avec un large sourire aux lèvres , Jean-Luc m' envoie une de ses expressions imagées :
- Hein , dis donc , je l' ai bien tendu , ce nylon !
Repris par la course , comme si rien ne s' était passé , je me retourne pour chercher un meilleur passage lorsque je me sens tout à coup écrasé par une immense fatigue , avec l' impression d' avoir les membres en plomb .
Jean-Luc , qui a déjà compris , reprend un peu de corde pour le retour .
- Dis donc , s' il y a autant de neige ici , ça sera pire en haut , on va patauger !
C' est ma foi vrai , et comme j' ai reçu un bon « coup de bambou » en plus , il me faut admettre , même à contrecœur , que l' affaire est classée pour aujourd' hui .
Voyant le sol se fendre sur plusieurs mètres dans sa direction et craignant l' effondrement d' un vaste pont de neige , Jean-Luc s' est interdit de faire un pas de plus , avec l' espoir que j' y mette du mien , vœu exaucé dans le soulagement général .
La chose lui parut aller de soi et , plus avisé que nous , il avait réussi sa course en menant quelques compagnons au Balfrin .
Dans l' après parut un Allemand seul , porteur d' un lourd sac à claie , en provenance de la cabane des Mischabel .
Il fallut changer le fusil d' épaule et prendre l' ennemi à revers , c' est traverser le Nadelhorn en partant de la cabane des Mischabel pour descendre ensuite ce que nous avions pensé monter d' abord .
D' ailleurs , un vieux principe militaire ne com-mande-t-il pas de tenir les hauteurs pour garder l' avantage ?
Trois heures nous suffirent pour monter de SaasFee à la cabane où je n' avais pas remis les pieds depuis 1971 .
Sur un côté du hall , lavabos , douches et toilettes à l' eau courante , un luxe exceptionnel à cette altitude ( 3300 m ) :
Quant au gardien , il était bien le même qu' en 1971 , mais je ne le reconnus pas .
Et maintenant , le Nadelgrat !
Deux longueurs de corde dans un pan de glace assez raide , la première en traversée horizontale pour contourner quelques rochers , nous ramènent sur la bonne route , au pied d' un petit gendarme rocheux amusant à traverser .
Mais qu' ai à dire de mon propre nom , sujet à pas mal de plaisanteries dans cette terre romande que j' ai pourtant toujours habitée , sinon que je tiens peut-être de mes lointains ancêtres patronymiques et caprins un sérieux penchant pour le terrain escarpé ?
Le Höhberghorn était réputé entièrement neigeux , mais aujourd' hui , une étroite crête de rocher émerge tout juste des glaces sommi-tales , fournissant avec un bon nombre de sièges naturels le prétexte d' un pique-nique .
Des choses plus sérieuses nous attendent . A tout hasard , nous remettons les crampons , manœuvre peut-être superflue car il nous faut les quitter peu après pour la descente d' un ressaut rocheux , qualifié de superbe escalier dans le Guide des Alpes valaisannes .
Ne suivons-nous pas le fil avec assez de rigueur ?
C' est possible , mais l' escalier nous paraît plutôt « caillasseux » et le pas d' entrée retient notre attention quelques instants .
Forts de l' ex précédente , nous abordons sans crampons l' arête qui descend ensuite au Hohbergjoch .
La montée au Diirrenhorn me semble un peu fastidieuse , effet de la fatigue sans doute , car je commence à traîner .
La descente sur le Dürrenjoch produit heureusement un regain d' intérêt :
il faut assurer une longueur en se faisant léger sur des feuillets délicatement soudés au rocher , chercher le bon rocher ( il y en a !)
ils ne veulent pas remonter et ne peuvent plus regagner l' arête dont ils sont séparés par d' affreux couloirs déchiquetés .
Il ne reste plus qu' à leur emboîter le pas .
Aujourd' hui , les dieux sont avec nous :
la découverte de l' issue ne sera qu' au prix de quelques pas de varappe et d' un véritable saut périlleux exécuté sans dommage par l' un de nous dans de la caillasse roulante .
Réunion non pas au sommet , mais au fond d' une combe d' éboulis où le Galenjoch nous domine narquoisement de cent cinquante mètres , par une pente d' apparence hostile .
Il est question de rallier directement le val de Saint-Nicolas .
D' après mes souvenirs du Guide des Alpes valaisannes , l' itinéraire manque d' évi même à la montée .
l' un s' enfuit obliquement à grandes enjambées , décidé à profiter de la neige jusqu' au dernier mètre , un autre gagne les éboulis par la ligne de pente , pour s' y livrer à une sorte de danse de l' ours , libéré de ses derniers soucis , tandis que les deux derniers , toujours encordés , multiplient avec componction les manœuvres d' assurage dans une stricte orthodoxie !
journée a Üschenen
Hanspeter Sigrist , Oberbalm
Leurs difficultés , d' abord aux alentours du 6e degré , ont atteint ensuite le 7e , et finalement le 8e degré .
Parmi les plus remarquées de ces voies , signalons Le Toit , Quo Vadis , Via del Ladro , Corda et Kolibri , toutes ouvertes depuis le bas .
Mais lorsqu' on s' est mis à équiper des itinéraires ( généralement courts ) au moyen de rappels , le silence est soudain retombé sur le site .
Certains s' irritaient de cette nouvelle pratique , d' autres pensaient simplement que les possibilités du secteur étaient pour l' essentiel épuisées .
Ainsi l' intérêt s' est déplacé vers des régions moins explorées .
Ce n' est qu' en 1988 que l' ouverture de nouvelles voies a ramené l' attention sur les rochers d' Üschenen et le magnifique paysage environnant .
Cela vaut également pour Bschütti-grt/rt/(1O ) et Fusion ( 10 — ) , voies extrêmes par leurs difficultés techniques , et objectifs de rêve pour de forts grimpeurs .
Ces dernières posent toutefois des exigences d' un autre ordre , non seulement au grimpeur de tête , qui doit affronter le parcours avec détermination et la plus grande concentration , mais aussi au compagnon qui l' assure , dont le rôle peut être important dans la réussite rapide d' une entreprise de ce niveau .
Ces deux voies ont été gravies en libre pour la première fois en 1988 :
Fusion par Jürg von Känel , en octobre , et Bschüttigütti par l' auteur de ces lignes , lors d' une journée d' été froide et brumeuse .
Cette dernière réalisation a exigé de rééquiper la voie et préciser la ligne de la partie supérieure .
L' escalade de tels itinéraires , en particulier si , comme dans ce cas . elle est réussie sans longue préparation et dès la première tentative , procure des sensations très intenses , qui font date dans la vie d' un grimpeur .
Les conditions météo jouent parfois également un rôle important , permettant ou au contraire interdisant à la force du grimpeur de s' exercer pleinement .
Rien ne m' irrite plus , dans une voie difficile , par température un peu trop élevée , que le sentiment désagréable de glisser imperceptiblement mais irrémédiablement de chaque prise !
Mon attention se porte alors involontairement sur ce problème , et j' en oublie l' escalade .
Les occasions où l' on se sent à la hauteur des exigences , même si le but est placé très haut , en deviennent d' autant plus précieuses et intenses .
Dans le grand toit de la voie « Fusion » ( 10 — ) Objectifs La voie Fusion combine une voie existante du 9e degré et une traversée qui s' en détache pour surmonter un toit proéminent .
Le point où la « fusion » est censée se produire est en même temps le passage clé de l' ascension .
Par un splendide après-midi de novembre , je suis allé avec Heinz Gut examiner une première fois la voie .
Après avoir brièvement « apprivoisé » la ligne un peu bizarre et les mouvements originaux avant et après le passage-clé , c' est tout juste si nous avons encore le temps de faire chacun une tentative .
Mais à l' endroit crucial , nous sommes déjà complètement vi dés , et nous ne nous risquons plus à décoller de la ligne droite .
Au retour , c' est pleins de respect que nous commentons la dernière création de Jürg von Känel .
Une semaine plus tard , la période de beau temps touche à sa fin ;
Je me mets dans l' ambiance par un 7e degré d' échauffement , puis quelques mouvements-tests dans les passages difficiles de la voie , en portant une attention particulière sur le mouvement-clé .
De plus , ma main est passée sous la corde .
La libérer pour le difficile mouvement suivant me prend trop de temps .
Un deuxième assaut suit peu après , avant que la sensation de l' enchaînement correct des mouvements n' ait disparu .
Gabriele m' a rendu le calme et le courage nécessaires à la délicate manœuvre de mousquetonnage .
Ses indications me sont d' un grand secours en ce moment , et cela va tout de suite nettement mieux .
Il ne me manque que quelques millimètres pour atteindre la prise .
Pause .
Nous nous promenons un peu dans les environs et examinons la nouvelle petite école d' escalade .
Et aussi Bschüttigütti .
Cette ligne à travers la dalle verticale , avec ses minuscules entailles , ne cesse de me fasciner .
Je me sens bien .
Une fois de plus , j' ai de la peine à sentir et contrôler exactement le mouvement à l' instant crucial .
Je prends encore trop d' élan , ce qui est absurde sur des prises aussi minimes .
Mais je suis à peine conscient de cette petite erreur .
Je sens seulement que quelque chose ne joue pas encore tout à fait .
Gabriele m' accorde encore une chance , la dernière .
Au moment de m' élancer , je me demande une seconde si elle s' impatiente , ou si elle cache d' autres arrière-pensées .
Je suis sûr qu' elle me laisserait essayer encore une fois , mais je sais bien que la concentration et les forces me feraient défaut , que la peau de mon doigt ne résisterait pas , et que tous les palabres autour d' une cinquième tentative ne m' empêcheraient pas d' échouer .
Le toit n' est guère l' endroit propice à de telles réflexions ;
les grands mouvements réclament toute mon attention .
Puis le croisé sur la prise minuscule , la pression nécessaire sur les pieds , la prise intermédiaire et - avec un peu de chance je saisis la rainure du bout des doigts .
jëte nord du Selbsanft
Albert Schmidt , Engi ( GL )
Vu de Tierfed , le Selbsanft trônant au-dessus de la gorge de la Linth
Mes camarades Johann Stoffel , Harry Zweifel et moi-même , nous avons réservé pour cette escalade le weekend des 28-29 septembre 1985 .
Harry surtout , qui a grandi au Tierfed , au pied de ces parois , se réjouit de grimper enfin sur la haute cime que son père a déjà foulée à l' époque des travaux du barrage .
Quel déluge ce serait si les eaux de la Limmeren n' étaient pas retenues en amont par le barrage !
On ne pourrait pas emprunter ce passage en été .
Les anciennes éditions du guide du Club alpin indiquent d' ail que cette course n' est possible qu' en 41 automne .
Près d' une prise d' eau du barrage , dans la paroi à droite , nous prenons le « Birchengang » , une raide vire rocheuse qui s' élève jusqu' à l' épaule inférieure du versant nord .
Très vite se creuse en dessous de nous un abîme vertigineux .
Nous ne sommes pas encore encordés et chaque pas exige une grande concentration .
A partir de cette épaule exposée , le « Birchli » , on monte tout droit à travers des vernes , puis on escalade un ressaut rocheux .
La pente devient si raide qu' on ne voit plus où l' on va , si bien qu' il faut un peu de flair pour trouver le meilleur cheminement .
Le piolet dans la main côté montagne , un bâton de ski comme appui dans l' autre : c' est ainsi qu' on remonte le mieux ce versant herbeux interrompu de rochers et de cailloux branlants .
Arrivés au deuxième épaulement , le Luegboden , nous rejoignons le versant Limmeren par des pierriers raides pour nous retrouver bientôt sur une vire herbeuse devant l' emplacement de bivouac , qui est plutôt un abri qu' une grotte et se compose de deux renfoncements au pied de la falaise verticale .
Même si nous avons vécu d' autres nuits de pleine lune en montagne , nous res 42__________________________________________ sentons tout particulièrement ce soir , dans notre bivouac solitaire du Selbsanft , la magie et la beauté de cette atmosphère .
Nous allu- il mons une bougie qui projette sa lumière || chaude sur le plafond rocheux au-dessus de nos têtes , puis je me glisse en rampant dans la fente la plus étroite , au fond de la grotte , pour photographier de là ce décor exceptionnel .
Peut-être bien que nous reviendrons ici , mais il ne nous sera certainement pas donnée de revivre une telle nuit .
Peu à peu , la lune approche du Selbsanft , puis disparaît derrière lui .
Notre grotte s' obs complètement , et nous nous glissons dans les sacs de couchage .
Nous gagnons rapidement de la hauteur et nous arrivons au pied du gendarme jaune-brun caractéristique auquel les alpinistes ont donné le nom de « corne d' or » .
Mais au Neu de filons d' or , ce sont des coussinets de gazon qui rayent le rocher du côté est du gendarme .
Le sommet de la tour , bien plat , invite au repos .
Les névés du groupe des Clariden et les glaciers du Tödi scintillent au soleil , tandis que dans la vallée , déjà bien lointaine , les ombres s' attardent encore .
En rusés goupils que nous sommes , nous savons comment attaquer un tel passage :
nous envoyons au combat notre camarade Johnny , grimpeur sportif venu du « village en trois lettres » bien connu des cruciverbistes , en Plattas Alvas , sur les hauteurs du Mittler Selbsanft .
Bientôt c' est à notre tour de nous battre avec ce passage vicieux .
Nous remontons ensuite un terrain délité jusqu' au dernier gendarme , le plus sombre , formé de grès nummulitique .
Tout joyeux , nous parcourons la dernière demi-longueur sur l' arête et atteignons la cime du Hauserhorn .
Au sommet II n' est que dix heures , la journée est magnifique , nous pouvons donc nous accorder une longue pause au sommet .
A côté de la masse du Mittler Selbsanft , le Tödi trône au sud dans toute sa puissance , au-dessus des prairies et des rochers de la Bifertenalpli et de la Röti .
A l' est du massif du Selbsanft , on voit tout en bas le lac de Limmeren , gris-vert clair , bordé par les bancs de rochers crevassés et les gradins étages du Kistenpass .
En face , dans la cuvette d' éboulis grise entre Nüschenstock et Ruchi , on aperçoit l' œil bleu du Muttsee , et à sa droite la cabane du même nom .
Si nous nous tournons vers la vallée , c' est la vue vertigineuse sur le Tierfed , près de 2000 m plus bas , sur les abîmes de la Sandalp , des gorges du Limmerenbach et de la Linth .
Mais notre regard se tourne maintenant vers ce qui est tout près de nous , le petit livre de sommet , que nous sortons de sa boîte abîmée par la foudre .
Nous le feuilletons un instant avant de nous y inscrire , reconnaissants de pouvoir allonger la liste des alpinistes qui y ont écrit leur nom depuis 1863 .
Ce moment de pause passe trop vite , déjà un coup d' œil à la montre nous indique qu' il est temps de nous remettre en route .
Sur les hauteurs du massif Nous dévarappons le gendarme sommital et poursuivons l' ascension de l' arête en direction du Mittler Selbsanft , que nous escaladons par un couloir neigeux , après avoir traversé une pente d' éboulis .
Sur le plateau sommital s' ouvre alors un vaste horizon , sous un ciel immense .
S' être élevé d' un repli caché dans les soubassements de la montagne , avoir grimpé 1700 m , s' être dépensé durant des heures dans un terrain difficile , pour déboucher ensuite ici , à près de 3000 mètres sur cette haute montagne éblouissante , inondée de soleil :
Par les crêtes arrondies de Plattas Alvas , nous nous dirigeons vers le sud , vers l' éclat des glaciers .
Toutes les Alpes grisonnes se déploient à l' est et au sud , masquées seulement , au-dessus du Limmerenfirn , par les longs bombements glacés du Bifertenstock .
Sur ces hauteurs , sur le dos voûté de la puissante montagne , nous éprouvons presque physiquement la solitude et la sauvagerie de cette région .
Parfois ils forment pour l' œil des motifs étranges , dont la structure d' ensemble ne se révélerait que depuis un poste d' observation plus élevé .
Une longue descente Après la pause de midi dans un creux neigeux exposé au soleil , nous descendons d' abord par le Griessfirn , puis , par des dalles claires fissurées , des moraines et des éboulis , jusqu' au bout du glacier de Limmeren .
La distance qui nous reste exigera donc encore un effort de deux heures .
Nous devrons d' abord descendre au bout du lac par un passage exposé protégé par des câbles , avant de suivre le sentier qui longe la rive abrupte du lac en d' incessantes montées et descentes , tout cela dans la chaleur de l' après .
Enfin , à l' Och , ce sera le tunnel humide et froid de la route du barrage , puis le téléphérique .
Espérons que nous attraperons la dernière benne , à 4 heures et demie !
' ouvenirs du Piz Buin et du Piz Platta
Romedi Reinalter , S-chanf
Je me souviens que j' avais alors promis aux participants de mettre par écrit mes impressions de l' une de ces courses , et je me souviens aussi pourquoi je n' ai pas tenu ma promesse :
repris par les soucis quotidiens , j' avais été accaparé par d' autres priorités , et c' est ainsi que bien des travaux d' une urgence apparemment secondaire ont été reportés à plus tard .
Mais partie remise n' est pas perdue , car cette promesse continuait à se rappeler à moi comme un léger reproche .
Je viens de pique-niquer au pied de la Crasta Mora , sur une pente exposée au sud .
Au fond de la vallée , là où une couche de neige mince mais dure s' est maintenue , un fondeur glisse , montant et descendant légèrement , en évitant les rives libres de neige de l' ancien lit du ruisseau de Beverin .
Mes yeux le suivent jusqu' à ce qu' il disparaisse au loin , puis mes pensées s' envolent vers les courses de la section Bernina au Piz Buin et au Piz Platta .
Lorsque j' essaie de me souvenir de ce qui s' est passé alors , je dois reconnaître que bien des anecdotes et des petits faits amusants survenus dans notre groupe ne me sont plus entièrement présents à l' esprit .
En montant au Piz Buin Grond par l' arête est , depuis la Fuorcla Buin une autre compréhension des choses .
Chaque course de montagne se compose de nombreux détails séparés , qui ne transmettent une impression globale que par leurs relations réciproques .
Rien d' extraordinaire à cela , d' ail ; c' est quelque chose qui se produit souvent dans la vie quotidienne .
par exemple , la souffrance provoquée par une ampoule au pied , ou un pas de danse en gros souliers dans la petite salle boisée d' un mayen perdu dans la nature , ou bien les nuages qui naissent dans un tourbillon au pied du Piz Platta , ou encore les appels des perdrix des neiges qu' on entendait à l' aube en quittant la Buinhütte .
Cela n' aurait guère de sens pour moi de relater par écrit toute la course , et il serait peut-être aussi trop difficile de rassembler des bribes de souvenirs .
Je ne cesse de me demander , et je pense qu' il en va de même pour chacun , ce qui nous pousse à nous lever avant le jour , à claquer des dents sur le parking de la poste à St. Moritz-Bad en attendant les camarades , puis à entamer une montée longue et pénible , pour enfin affronter des passages difficiles à la descente .
Il m' est arrivé plusieurs fois de devoir me faire violence pour participer à une course de section , tant j' étais enfermé dans un isolement farouche . Mais je rentrais chaque fois heureux et réconforté intérieurement .
Souvent m' envahissaient des sentiments de joie et de plénitude que je ne connaissais guère dans les temps difficiles que je vivais .
Toutefois , la montagne ne saurait à elle seule guérir tous les maux ni servir de compensation à une existence insatisfaisante .
Chacun d' entre nous dispose d' un territoire qui lui est plus ou moins familier .
C' est là son lieu quotidien , celui où il doit s' affirmer .
Et l' on dit aussi que l' homme est pétri d' habitudes . Pourtant le « nouveau monde » , la « terra incognita » , exercera toujours sa fascination sur lui .
Car pour que cette vie reste digne d' être vécue et conserve une certaine tension , pour Ambiance matinale au fond du Val Tuoi que le goût du risque ne se perde pas , chacun a besoin de rechercher et de vivre des expériences lointaines , nouvelles .
Quand je parcours la montagne seul , les sens en éveil , je sens quelquefois passer un courant subtil entre la nature et moi .
Une course devient une expérience authentique et profonde quand la nature extérieure est en harmonie avec ma nature intérieure , quand elles sont reliées l' une à l' autre .
fois le Rheinwaldhorn
Peter Donatsch , Mastrils
Des rayons de soleil se glissent par les interstices des stores et tracent des lignes de lumière étincelante sur le sol .
George passe me prendre .
Il est hôtelier et , la semaine durant , porte des costumes de la meilleure coupe , toujours impeccablement assortis .
Je le vois traversant discrètement les salles , se consacrant à ses hôtes avec une politesse exquise , s' entretenant avec eux dans les cinq langues qu' il maîtrise couramment , acceptant d' un sourire un compliment ou s' empressant de remédier à une erreur .
Mais il préfère encore porter des jeans ou escalader les sommets .
Jusqu' à Ilanz , nous parlons des affaires et du travail , mais ensuite , pendant le trajet dans l' étroite vallée du Valserrhein , le monde de la montagne s' empare définitivement de nous .
« En montagne , la ligne droite n' est pas toujours la plus courte » , professé-je , plaidant l' abandon de notre descente sur la langue du glacier et un détour par la pente d' éboulis .
Aussitôt dit , aussitôt fait .
Mais le torrent , gonflé par les pluies , ne tarde pas à nous arrêter .
Nous avons perdu de vue le sentier depuis longtemps .
George tente sa chance à un élargissement où , grâce à des pierres émergées , on devrait pouvoir passer en quelques bonds .
Je préfère longer l' obstacle dans l' espoir de rencontrer plus bas un étranglement .
Hélas , bien au contraire , des affluents viennent grossir les flots .
Une seule solution :
hardiment à gué , au prix de deux chaussures pleines d' eau .
Parfois , la ligne droite est tout de même la plus courte .
Un clapotis dans les chaussures .
Chaque pas tire de nos chaussettes un suc où marinent nos orteils ramollis .
Nous « surfons » littéralement sur le petit chemin , nous hâtant à la rencontre du soleil qui , suprême ironie , a brillé toute la matinée au bas de la Lampertschalp .
Deuxième acte L' image de la petite pointe , le sommet du Rheinwaldhorn , s' est profondément ancrée dans ma mémoire .
Il m' arrive tout de même de maudire cette dépendance , car l' alpinisme a ses désagréments .
Deux , trois pas prudents ... pour perdre à nouveau l' équilibre .
cette ombre là devant , n' est pas la cabane ?
Pius a au moins un quart d' heure d' avance .
Soudain , comme une révélation , très loin , à peine éclairée par le dernier rayon de lune , la petite pointe cristalline , notre but .
Mais pour nous , il n' est qu' une étape vers le but que nous poursuivons durant toute notre vie .
Démêler les suspentes , se glisser dans le harnais , tendre au vent le ruban-témoin .
Les reptiles se changent en oiseaux de couleur .
( Traduction de Denis Stulz ) Départ en parapente depuis le Rheinwaldhorn en direction de l' ouest .
Au-delà de la profonde entaille du Val Blenio se dressent les montagnes du Tessin Photo Markus Stähelin
Wv
ss Wändli ,
chemin des souvenirs
Willy Auf der Maur , Seewen ( sz )
Le Gr .
Lorsqu' elle n' est pas au rendezvous , les visages se figent , les conversations deviennent bavardage , les cordes se coincent dans les branches ( car l' un passe à gauche du pin et l' autre à droite ) .
L' harmonie n' a pas besoin de beaucoup de mots , elle est discrète , silencieuse ... aussi silencieuse que nos pas aimeraient l' être aujourd' hui dans cette forêt de montagne et dans les premiers gradins rocheux au-dessus des arbres .
Mais voici que des branches craquent , des graviers roulent , des pierres tombent , révélant notre approche à des chamois qui broutent dans la fraîcheur du matin .
La première dalle Le silence pourrait aussi être une sorte d' égoïsme , et comme je ne veux pas donner à mes deux compagnons - qui n' ont pas l' habi de partir en course avec des alpinistes plus expérimentés - l' impression de me mettre en avant , ni passer pour un original , je me sens obligé de briser le silence de mort qui règne ici , à l' attaque de la Wyss Wändli , la plus facile des voies ouest du Grand Mythen .
« Regardez bien » , fais-je avec un grand geste , « nous sommes devant le passage le plus difficile de l' escalade , la première dalle , qui a déjà effrayé plus d' un grimpeur des Mythen » .
Des images surgissent devant mes yeux :
celles de visages crispés , de silhouettes qui progressent à genoux sur la surface claire et polie de la dalle , les deux grands gaillards suspendus à ma corde comme les grains d' un chapelet après que l' un ait glissé et entraîné l' autre dans sa chute .
« Mais je vais vous dire comment la franchir sans problème » , ajouté-je avec un sourire compatissant .
Les traits de Susi et de Ruedi se détendent .
Vite , Ruedi passe le mousqueton à vis dans la sangle du piton de relais , tandis que son épouse y introduit la corde .
« Alors , attention » , dis-je encore , « il faut absolument coincer la chaussure droite , je répète , la chaussure droite , dans cette fissure , mettre la gauche en adhérence sur la dalle , décoller le derrière le plus loin possible et monter : un jeu d' enfant !
Dix mètres plus haut , je m' installe dans une niche pour assurer mes camarades de cordée et je cherche du regard un trou rond au bord du bouclier de dalles là-bas , dont je sais qu' il abrite un lis orangé ; mais celui-ci n' est pas encore en fleur .
Si la rose d' or , comme nous appelons cette fleur chez nous , avait balancé sa merveilleuse corolle dans le vent , j' aurais crié de joie , comme tout à l' heure durant notre montée vers le Mythen , lorsque nous avons passé à côté d' un bloc de rocher gris-vert aussi haut que deux hommes .
C' était la « pierre de l' autel » , un bloc qui présente au promeneur son côté surplombant , mais qui est facile à escalader par l' autre côté .
Mon cher ami Franz y avait quelquefois célébré un office divin quand il était gosse .
Cette vision était trop belle pour que je ne la partage pas avec mes camarades de cordée d' aujourd .
Sur la rampe Entre-temps , mes compagnons sont bien arrivés jusqu' à moi et je peux attaquer la deuxième longueur .
C' est une rampe raide , plutôt pauvre en prises .
Dans n' importe quel livre de montagne , les héros franchiraient ce passage , d' une si faible difficulté , avec une aisance divine .
Quant à moi , je dois avouer pour ma honte que j' ai souvent ressenti une légère inquiétude le long de ces cinq ou six mètres .
N' y a-t-il pas pour tout alpiniste des jours où il est envahi d' une méfiance sans limite ? Où il n' ose plus se fier à aucune prise et croit toujours sentir le sol se dérober sous ses pieds ?
Aujourd' hui , heureusement , tout va bien .
J' arrive au relais de la vire Genecand .
Au-dessus de moi , la paroi présente un bombement puissant :
pas de passage ici pour les varappeurs !
Notre salut se trouve plus loin , derrière une côte abrupte pleine d' herbe , dans un système de petits couloirs et de vires .
La vire Genecand Ne demandez pas autour de vous où elle peut bien se trouver .
En effet , baptiser des endroits à l' insu de tous est ma passion secrète .
J' ai nommé cette vire ainsi parce que c' est ici que nous changions de chaussures durant mes années d' apprentissage alpin .
Nous fourrions dans le sac les espadrilles aux semelles de chanvre et nous en sortions les chaussures de montagne à tricounis .
Les clous tricounis , rangés en zigzag sur le pourtour des semelles , ont à l' époque complètement bouleversé la vie des montagnards .
Pas un paysan de montagne , pas un garde-forestier , un bûcheron ou un chasseur qui n' en ait équipé ses chaussures .
Et les alpinistes , donc !
Le clou tricouni leur a ouvert de nouveaux horizons , a renforcé leur confiance en eux-mêmes et leur a donné bien des joies .
C' était un vrai plaisir de marcher dans la rue le dimanche matin , d' un pas ferme , chaussé des lourds souliers à tricounis .
Et avec raison , car les clous tricounis étaient comme de petits animaux griffus :
dans la neige duré , dans les éboulis , dans le granite rugueux ... partout ils mordaient joyeusement .
Mais leur appétit se révélait encore plus vorace dans les pentes de terre glissante et d' herbe .
Là , ils s' en donnaient vraiment à cœur joie , et c' est pourquoi l' époque des tricounis a aussi été celle des grandes voies herbeuses .
« Pourquoi j' ai l' air si gai ?
» Susi et Ruedi attendent mes explications .
Mais ceci se passait en un temps que vous n' avez pas connu , à l' époque héroïque des tricounis ! » .
Sous le charme du Wyss Wändli Nous continuons à grimper en nous élevant en diagonale le long de la paroi .
Des herbes nous caressent la figure , tandis que les fleurs , le rocher et la terre répandent leur parfum discret .
Elle est bizarre , cette voie du VVyss Wändli au Grand Mythen :
« Tu as bien maigri , ton tronc aux taches claires est tout grêlé maintenant , tes racines fixées dans les fissures de la paroi sont sèches et rabougries , ta couronne de feuilles bien clairsemée .
Autrefois tu restais ferme quand je te secouais . Je passais la corde autour de ton tronc pour assurer mon compagnon de cordée .
Mais aujourd' hui ?
Je t' aime autant que jadis , pourtant je passe ma corde dans le piton à expansion juste à côté de toi , celui-là même que je maudissais il y a quelques années , parce qu' il prétendait te remplacer .
» Du haut d' un relais , dans une niche agréable en pleine paroi , notre regard embrasse le paysage à nos pieds , d' abord une mer de sapins aux cimes pointues , puis des pâturages verts et une partie de la vallée de Schwyz , d' où des bruits familiers montent jusque vers nous .
Dans le numéro spécial des ALPES publié lors du 100e anniversaire du CAS ( 2/1963 ) , on peut lire que Genecand a gravi plus de vingt fois le Grépon - la pierre de touche des grimpeurs d' élite à l' épo - et qu' il a ainsi fait découvrir les peines et les joies de la varappe à d' innombrables débutants .
Ceci lui avait valu le surnom de « concierge du Grépon » .
Il est bien sympathique , ce Genecand , autant que Wisel , que je vois une fois de plus attacher un débutant à sa corde et qui mériterait , lui , d' être appelle le « concierge du Wyss Wändli » .
Des concierges , il y en a d' ailleurs beaucoup dans les montagnes .
Je connais ainsi un concierge du Salbit-sud , un du Chaiserstock , un du Lauchernstöckli , un du Wildspitz et je ne serais pas étonné d' apprendre que toute montagne suisse a son concierge !
« Vous voyez là-haut , à gauche de la gorge , les anneaux qui pendent dans la paroi ?
C' est la traversée de la paroi sudouest , une voie que j' ai faite un jour avec Thedy .
L' obstacle était purement psychologique chez moi , et c' est pourquoi je ne referai plus jamais cette voie .
Susi rit , Ruedi et moi aussi , tout notre petit monde rit à l' unisson :
les fourmis qui se hâtent sur la paroi , un magnifique tychodrome échelette en train de faire sa promenade verticale , les chocards entraînés dans les courants ascendants .
Soudain , un cri de joie venu d' en haut , au-delà de l' arête oblique et effrangée de la Mythenmatt , nous rappelle que tous les bipèdes , même ceux à plumes , sont invités aujourd' hui à un repas de fête et à une commémoration .
En effet , l'«Association des amis des Mythen » , fondée en 1863 , fête son 125eme anniversaire .
Peut-être qu' on débouche déjà les bouteilles , il s' agit de se dépêcher !
La traversée Nous sommes arrivés à la vire qui nous permettra , à son extrémité sud , de rejoindre la Mythenmatt .
Une traversée superbe nous attend .
La main gauche s' agrippe au bord de blocs bien solides , tandis que les pieds suivent une corniche large comme quatre chaussures .
Seffi l' obs , qui avait voulu faire cette voie parce qu' il avait entendu dire que des représentantes du beau sexe avaient déjà escaladé le Wyss Wändli !
« Ce que des femmes peuvent faire , je le ferai aussi !
» avait-il annoncé à la ronde , et il s' était inscrit sur la liste d' attente auprès de moi pour la course convoitée .
Et c' est vrai qu' il ne lui est rien arrivé ce jour-là , à Seffi !
La facette de sortie Brouillard ou pas , nous ne nous laisserons pas gâter le plaisir d' escalader la dernière petite paroi , celle de la sortie .
Cette longueur est un régal tant pour le sens de l' équilibre que pour le besoin de mouvement et le sens du toucher !
C' est ici et maintenant , près de ce pin couché sous lequel je me suis glissé , au milieu de cette paroi avec ses petites listes horizontales bien propres , qu' on devrait me demander pourquoi je grimpe .
Personne , même pas nos maîtres en alpinisme , n' aurait pu nous enseigner à l' époque l' escalade technique .
Elle l' engageait à passer alternativement un brin de la corde puis l' autre dans la série de pitons , et comme on ne voyait sur les dessins assez sommaires ni sangle pour mettre le pied , ni échelle , le devoir du second devait être apparemment de hisser son camarade et de maintenir la corde tendue jusqu' à ce que le prochain piton soit planté .
Indépendamment des autres inconvénients , cette « technique » me dota rapidement d' ex biceps , tandis que Franz , qui était encordé à la taille , se plaignait de plus en plus de maux de ventre .
» L' homme qui nous prédisait ces malheurs avait de petits yeux malicieux plissés par le sourire alors que sa tête se prolongeait en haut par un chapeau pointu et en bas par une barbiche .
C' était Köbel , un sculpteur et conteur plein d' imagination . Et il n' était pas le seul à être si sceptique .
Köbel a vu plus tard qu' il s' était trompé , mais autant que je sache , il est malgré tout resté fidèle aux tricounis toute sa vie .
N' est pas une bonne raison d' honorer sa mémoire encore davantage ?
Chacun porte en soi une galerie de peinture dont il peut choisir les tableaux à sa guise .
Les alpinistes y mettent naturellement des peintures de montagne , et comme l' entrée à ce musée n' est liée à aucune formalité , ils peuvent contempler ces tableaux exaltants chaque fois qu' ils en ont l' envie .
Un lieu particulièrement propice à l' élaboration de tels tableaux , c' est le Rot Grätli , au sommet du Grand Mythen .
Les images ont ici trois dimensions , s' élèvent dans un ciel où flotte le drapeau suisse , s' étendent au loin jusqu' au bassin du lac de Zurich , à l' Alpstein , aux Alpes d' Uri et d' Unterwald , plongent jusqu' aux fo rets sombres et aux prairies fleuries de l' Alptal et à la vallée de Schwyz , avec ses taches de couleur et ses lacs .
Tout en haut , le cercle se referme En suivant le Rot Grätli , où alternent des bancs d' ardoises et des tertres gazonnés , nous arrivons rapidement au sommet , un petit plateau rocheux .
Pas une minute trop tôt , ni trop tard , car la bouteille de blanc commence juste à circuler devant le décor formé par le refuge des Mythen .
A nous aussi , comme il fallait s' y attendre , on nous tend un verre étin-celant .
l' instant est solennel . Mais juste à ce moment , le son et l' image sont happés par une traînée de brouillard .
Cela dure une minute ou deux , le temps de boire quelques gorgées , puis le nuage glisse plus loin , mais je me vois alors , à ma grande stupéfaction ( réalité ou hallucination ?) , entouré de beaux garçons en uniforme à tresses d' or .
Ce sont tous les concierges auxquels j' ai repensé au cours de l' escalade .
Mais il y a là aussi un groupe de messieurs moustachus et très dignes , bien alignés pour la photo , en chapeau , col fermé , gilet , chaîne de montre .
Ils lèvent leur verre tous ensemble , me font un clin d' œil et me sourient amicalement .
Je l' ai toujours dit :
l' harmonie est l' alpha et l' oméga de tout l' alpinisme !
( Traduction d' Annelise Rigo ) Pourquoi faudrait-il toujours un ciel bleu de calendrier?Départ du collet d' attaque de la voie « Wyss Wändli » , au Gr .
Mythen