face nordest directe Michel Piola , Vernier La face nordest de la Kingspitz , haute d' environ 600 m ( Engelhörner , ob ) Au petit matin du 9 septembre 1988 Dring ... Dring ... Qu' ils sont pénibles , ces levers avant l' aube ( il est 4 h 45 du matin ) , surtout lorsque l' on est allongé bien au chaud dans son lit , à la maison , et non pas en refuge ou au bivouac . La promiscuité ou l' inconfort des « camps de base » , en effet , favorisent généralement un passage relativement rapide à la station debout et , malgré des gestes encore imprécis , une volonté de mouvement excitée par l' imminence de l' action : marche d' ap ou escalade . De plus , vous n' êtes pas seul à subir les désagréments de la situation ! Alors qu' à la maison , lorsque autour de vous la ville entière dort encore , alanguie par le travail de la journée ... ou la fièvre du samedi soir , cette émulation fait totalement défaut . Dring ... Dring ! Cette fois il va falloir y aller ; hop debout ! Je m' habille rapidement , avale un bol de céréales arrosé d' un bon jus de citron , plaque sur mon dos encore raidi de sommeil le sac minutieusement préparé la veille , et entrouvre la porte . Tout va bien , l' habituel smog urbain laisse filtrer quelques pâles étoiles ; il fera beau aujourd' hui ... Ne connaissant pas encore ce massif des Alpes bernoises , j' en suis réduit à imaginer ce que peut représenter cette face calcaire haute de près de 600 mètres , dans une région qui ne compte finalement que peu de parois de ce type accusant une telle ampleur ( hormis bien sûr la face nord de l' Eiger et ses 1650 mètres de haut ) . Et quelle sera la qualité du rocher ? La voie classique de la face nordest , tracée en 1938 par M. Lüthy , H. Haidegger et H. Steuri , jouit d' une réputation toute particulière . Le guide signale un rocher bon dans l' ensemble , mais précise qu' il s' agit d' une paroi de type dolomitique et que certaines précautions s' imposent par conséquent , surtout si d' autres cordées sont engagées dans le même itinéraire ... Enfin , et cela sera notre problème principal , nous de vrons faire vite ; Daniel est attendu à Berne demain soir . La course contre la montre est engagée ! Berne déjà . Une cohorte de travailleurs se déverse de chaque wagon pour envahir les souterrains de la gare . Pris dans ce flot entre une secrétaire fleurant le parfum bon marché et deux jeunes cadres très dynamiques ( trop ?) , je ne peux que précéder mon bagage à dos dans le sens voulu par la foule , en formulant l' espoir qu' un petit relâchement de la pression humaine me permettra de m' échap pour retrouver Daniel à ... mais au fait où donc ? Une chape de sueur s' étoile entre mes omoplates ... Nous avons omis de nous fixer un Neu de rendezvous ! Comment faire pour nous retrouver au milieu de cette marée humaine ? Heureusement , la source tarit quelque peu , la circulation devient plus aisée et j' ai juste le temps d' apercevoir un morceau de pantalon rouge et une chaussure de trekking s' échap au coin d' un escalier . c' est Daniel ! Nous sautons dans sa petite voiture pour gagner le point de départ de nos véritables efforts : le parc automobile au-dessus de Rosenlaui , peu après Meiringen . Vers la Kingspitz II s' agit en premier lieu de trier le matériel nécessaire à notre ascension , ce qui implique quelques choix importants . Tout d' abord , malgré le grand plaisir que nous éprouvons à bivouaquer en plein air ( nous le faisons le plus souvent possible ) , nous optons pour la formule du refuge , ce qui nous soulage d' un poids conséquent puisque nous n' avons qu' une nuit à passer en montagne . Il nous faut ensuite définir notre tactique d' équipement de la voie : allons-nous laisser les longueurs et les relais entièrement équipés de pitons à expansion , comme on le fait généralement en école d' escalade , ou suivre un raisonnement médian consistant à n' équiper que les relais ( pour les rappels ) et les passages en zone compacte impossibles à protéger à l' aide de coinceurs ? Cette deuxième solution emporte notre adhésion , pour des raisons financières d' une part , mais aussi parce que nous pensons qu' il est important aujourd' hui d' en les grimpeurs à plus de responsabilité en montagne . Le fait de devoir placer soi-même ses coinceurs , de gérer tant soit peu son itinéraire et de prendre parfois en compte son environnement immédiat favorise , nous semble-t-il , une certaine maturation du grimpeur . Cette technique dite de « l' équipement minimum » est la méthode généralement utilisée en haute montagne , principalement dans les parois granitiques où les fissures franches permettent un assurage relativement aisé . Elle est en revanche peu usitée en paroi calcaire , car d' une part ce type de roche s' y prête moins bien , et d' autre part l' influence des écoles d' escalade , où tout l' équipement se trouve en place , s' y exerce de manière prépondérante . Certains s' étonneront peut-être de lire que , tenant pareil langage , nous allons néanmoins poser près de 58 gollots dans la voie . Une attention toute particulière doit à ce propos être portée au problème de la chute au sol et du possible rebond contre une particularité du terrain ( contre un pan de dièdre ou depuis un surplomb sur une dalle inclinée , par exemple ) . Ces problèmes résolus , il ne nous reste plus qu' à ordonner nos charges pour les rendre compatibles avec le volume de nos sacs à dos , puis à nous engager d' un pas alerte sur le magnifique sentier menant à ( ' Engelhornhütte . Il est 11 heures du matin ... Fin du premier acte II y a en fait peu de choses à dire sur l' esca en elle-même , si ce n' est qu' en ce début d' après nous entamons la remontée du socle de la voie classique 1938 jusqu' au pied du premier ressaut raide , à environ 100 mètres du pied de la paroi . Après avoir suivi cette voie sur quelques longueurs encore pour nous situer dans ce dédale de dalles , nous revenons au haut du socle pour aborder à gauche une veine brune très caractéristique et qui semble offrir un rocher un peu plus travaillé que les dalles noirâtres voisines . En effet , après deux longueurs et demie d' escalade sur cet étrange serpent de roc , nous pouvons nous échapper à droite pour gagner le début de la zone centrale de dalles grises , magnifique toboggan compact présageant une escalade difficile , soutenue et technique ! Et tout de suite la prédiction se réalise ! Cependant , les problèmes d' équilibre et d' adhé que nous rencontrons ne parviennent pas à empêcher nos pensées et nos regards de s' égarer sur les crêtes et sommets alentour ... [.'Engelhornhütte possède encore ce charme un peu désuet , mais combien apprécié , d' un authentique refuge de montagne épargné par le gigantisme et le modernisme : le bâtiment est de dimensions modestes , les dortoirs s' enchevêtrent curieusement les uns dans les autres et la cuisine fait partie intégrante de la salle commune , ce qui confère au Neu une note de convivialité certaine . Samedi 10 septembre 1988 : deuxième acte Alors que la veille nous étions seuls dans la paroi , plus d' une dizaine de cordées se portent aujourd' hui candidates à la voie classique , ce qui nous conforte dans notre choix du port du casque , accessoire bénit entre tous lorsque quelques chuintements de l' air nous annoncent l' arrivée de pierres ; mais en l' oc heureusement , la rareté du phénomène nous permet de relever la correction et la maîtrise des cordées voisines . Dans les dalles de la face nordest de la Kingspitz Au moment d' atteindre notre dépôt de matériel , nous jouissons de la seule et courte période de soleil de la journée , avant d' entamer la suite de l' itinéraire en plein centre de la paroi , coupant la voie classique 1938 à notre huitième relais . Signalons qu' à R5 et R7 , nous avons la surprise de croiser d' anciennes lignes de pitons et de gollots inconnues de nous , deux tracés d' itinéraires continuant de toute évidence sur notre gauche . La seconde partie de l' itinéraire , au-dessus de R8 , exige bientôt plus de précautions quant à la qualité du rocher , d' autant que c' est à nous maintenant de surplomber les cordées engagées dans la voie classique . Un dernier dièdre , un ultime bombement , et nous voilà à nouveau à proximité de l' itinéraire de la voie classique , à la fin des difficultés et peu en dessous du sommet , où nous avons la surprise ( réciproque ) de croiser notre ami Kaspar Ochsner , le grand spécialiste de la région ( Kaspar a ouvert de nombreuses et très belles voies juste en face , au Simelistock ) . après une dernière longueur commune avec la voie classique 1938 effectuée pour apaiser ma conscience , nous entamons bientôt une longue série de rappels , et regagnons la vallée en un temps record . Vue sur la Vorderspitze ( à droite ) et le Gross Simelistock ( à gauche ) depuis la face nordest de la Kingspitz Données techniques Face nordest de la Kingspitz : ED inf . / 550 m / passages de 6b obligatoires / 6c en libre . Escalade très intéressante , particulièrement dans la zone médiane , proposant une certaine ampleur et une ambiance de grande face calcaire . Rocher demandant par endroits certaines précautions . Emporter : Friends + coinceurs , cordes de 45 m , casque conseillé . En rappel depuis R 13 ( cordes de 45 m./maillons rapides en place ) ou par le versant W depuis le sommet . ^J*S Cordillera Blanca Sommaire 61 Peter Donatsch La Corse : un massif montagneux tombé en mer 69 Andreas et Claudine Mühlebach-Métrailler Courses à ski en Californie 80 Daniel Santschi Au Huascaran , dans la Cordillera Blanca 88 Christian Weiss Ascensions dans l' Altaï ( Union soviétique ) 96 Johann Jakob Burckhardt Rudolf Wolf : Helvetiaplatz 4 , 3005 Berne , téléphone 031/43 36 11 , telefax 031/446063 . Daniel Santschi , Soleure 102 Michel Ziegenhagen Nadelhorn : une montagne à surprises 114 Michel Marthaler Les nappes penniques dans les Alpes valaisannes : quelques explications géologiques Prix Abonnement ( pour les non-membres ) : Indications générales Changements d' adresse au moyen de la formule des PTT 257.04 . Contenu : Les articles représentent l' opinion de leurs auteurs et n' enga pas la responsabilité du CAS . Reproduction : Tous droits réservés . La rédaction accepte volontiers les articles de tous genres et le matériel photographique , mais décline toute responsabilité à leur sujet . L' acceptation ou le refus des articles ainsi que le moment et la forme de leur parution sont de la compétence de la rédaction . Tirage attesté : 71 176 exemplaires . une montagne à surprises Michel Ziegenhagen , Lausanne Première escarmouche Le Nadelhorn figurait dans la liste des sommets sur lesquels nous avions jeté notre dévolu , mon collègue et ami André Berney et moi-même , au chapitre des montagnes à gravir en saison de ski , car il nous semblait incongru d' escalader en été une sommité qui pouvait l' être au printemps . Notre expérience était mince , notre matériel rudimentaire , mais notre enthousiasme contagieux et notre détermination sans faille . Nous savions à peine qu' il existait un club alpin et nous n' imaginions pas à quoi cela pouvait bien servir . N' avions pas escaladé le Finsteraarhorn l' été précédent et n' allions pas récidiver au Mont Blanc et au Cervin dans quelques mois ? D' autres , au contraire , vous obligent à multiplier les tentatives en accumulant les obstacles , de sorte que l' on finit par se croire détesté , comme si un mauvais esprit était niché dans la montagne . Il y a une troisième espèce , dont les représentants se montrent de prime abord sous un jour débonnaire , vous réservant ensuite quelque tour sournois , une sorte de coup de Jarnac qui mettra vos facultés à rude épreuve . Il en fallait plus pour décourager André , qui , avec son infatigable esprit d' entre , trouva un compagnon en la personne d' un autre collègue . Tous deux s' en furent à la cabane Bordier . Le lendemain , la course fut marquée par un double incident rarissime . A la montée , le collègue , qui cheminait devant sur le glacier de Ried , s' enfonça brusquement jusqu' à mi-corps dans une crevasse , skis aux pieds , et s' en dépêtra avec l' effroi que l' on imagine . La course devait d' ailleurs se terminer un peu plus haut , à proximité du Windjoch , à cause de la neige fraîche trop abondante . En descendant , les deux lascars devaient suivre leur trace au décimètre près , car André chuta dans le même trou et resta suspendu à ses skis coincés en travers de la faille ! Pour quelque temps , il ne fut plus question du Nadelhorn qui avait si froidement accueilli ses visiteurs . En fait , il n' en fut plus du tout question entre nous deux . Trois ans plus tard , André se tuait pour ainsi dire sous mes yeux au Rothorn de Zinal , après une misérable chute pendulaire d' une dizaine de mètres dans un passage sans difficulté . Sans doute , mais si je crois ce que Livanos en dit à propos du grand Riccardo Cassin , il ne suffit pas de l' attendre , encore faut-il la solliciter avec la vigueur nécessaire . L' im serait donc d' éviter la malchance ? Mais que sont ces mots devant la disparition d' un ami ? Même pas une manière d' oraison funèbre . Se souviennent-ils du 12 août 1973 , ceux qui nous prêtèrent main-forte ce jour-là ? Sauveteurs d' Air à l' efficacité parfaite , guides et alpinistes dont je ne sais même pas le nom ( exception faite d' Alain Junod et Denis Berger , de la section des Diablerets , qui donnèrent l' alarme a la cabane ) , car je n' ai pas pensé le leur demander dans la bousculade des événements . Un tour pendable Les Genevois ont des coutumes bien à eux , cela dit sans la moindre allusion au « witz » un peu éculé par lequel les Confédérés associent le débit verbal et le tempérament râleur des gens du bout du Léman aux dimensions de leurs organes vocaux . Entre autres particularités , ils fêtent le Jeûne dix jours avant les autres Suisses ( mais n' en respectent pas plus l' austérité pour cela ) , c' est un jeudi , ce qui leur donne l' occasion d' organiser à chaque début de septembre un pont de vacances de quatre jours et de relancer leurs activités de loisir . Le vendredi , huit des plus ingambes montèrent à la cabane des Mischabel' par un temps radieux , qui incita d' autres alpinistes et même quelques guides à faire de même . Peut-être surpris par cette affluence inhabituelle en telle saison , le gardien ( lui aussi ) se mit en devoir de gagner son perchoir et nous dépassa sans peine , marchant à grande allure . Nous supputions donc l' octroi des bières nécessaires à étancher notre soif grandissante . Quelle ne fut pas notre douleur de constater que le précieux liquide nous était refusé , alors qu' il coulait à flots sur les tables voisines , sans explication ni raison apparente ! Au souper , la même scène se reproduisit à propos du vin , et le gardien se montra même de mauvaise foi en prétextant que nous n' avions pas passé la commande assez tôt ! Nous eûmes tout juste droit à l' eau réglementaire . Le lendemain , nous étions à cinq pour le Nadelhorn . Une cordée de deux s' exécuta rapidement et regagna la cabane sans plus attendre . J' emmenais la suivante , assisté par Paul Delisle , fidèle complice de je ne sais plus combien d' escapades en montagne , et un nouveau membre entre nous deux . Nous voilà donc sous les rochers sommi-taux , descendant à petits pas des plaques de glace vive . A la montée , ces passages nous avaient paru banals , mais lorsqu' on se retrouve le nez dans le vide , les conséquences d' une chute se font soudain beaucoup plus évidentes . Inspirent-elles quelques réflexions à notre néophyte ? Celui-ci m' adresse une question à brûle-pourpoint : - Si je tombe , tu me retiens ? - Tu peux toujours essayer ! Réponse en manière de plaisanterie et je suis loin d' imaginer qu' elle va être prise au sérieux . Aussitôt accroupi et incliné vers l' arrière , je donne un grand coup de piolet de la main gauche en retenant la corde de la droite . Nous aurions dû l' accabler de réprimandes , mais , trop contents de nous en tirer à si bon compte , nous y avons à peine songé . D' ail , pour ma part , je n' avais eu jusqu' alors qu' à retenir de simples glissades et je n' étais pas fâché de voir mes opinions ainsi confortées . Retour à la cabane du grizzli . Que pouvons-nous demander à ce gardien mal embouché pour apaiser notre soif , sinon de l' eau ? - Il n' y en a pas . Je n' ouvre la cuisine qu' à dix-huit heures ! Cinq réchauds à méta sont aussitôt mis en batterie sur une table afin de fondre de la neige . Irruption du gardien , furieux : - Eteignez ça tout de suite , c' est dangereux ! - C' est bon , je vais vous faire de l' eau ! - Vous savez , moi , je n' aime pas les Romands , mais seulement les Allemands et les Suisses allemands . Pas vrai ! On commençait tout juste à s' en douter . En pareil cas , les Ecritures commandent de passer l' éponge ... Le lendemain , joyeuse fut la descente sur Saas en compagnie d' un des guides , homme Photo Jean-Louis Barbey Du sommet de l' Ulrichs : Nadelhorn , Stecknadelhorn , Höhberghorn disert et patron du premier bistrot rencontré , qui nous fit oublier nos déboires en nous servant la bière à satiété . Par la suite , à l' ouïe de nos mésaventures , on me conseilla d' écrire à la section propriétaire de la cabane ( en fait le Club alpin académique de Zurich ) pour me plaindre . ma fainéantise fit le reste ! L' ave devait me donner raison . Le mal des rimayes : une crise aiguë Après être monté au Nadelhorn par le côté de Saas , il me parut indiqué d' en faire autant par celui de Ried . La lecture du Guide des Alpes valaisannes m' avait enthousiasmé : il y était question de traversées gigantesques des Mischabel , exécutées dans les vingt-quatre heures , il y a plus d' un demi-siècle déjà . il s' agissait en quelque sorte de relever le gant après l' échec d' André Berney et de retrouver la trace de ce compagnon de la première heure trop tôt disparu . Le projet intéressa Jean-Luc Amstutz : pour une fois , ce ne serait pas de la « grimpe » , mais du bel et bon alpinisme . Aux premiers jours d' octobre , nous montions à la cabane Bordier , admirant au passage un vallon morainique aussi original par sa conformation que par sa végétation . Il me tardait d' arriver . La cabane devait être fermée le lendemain soir et son livre d' hiver était déjà mis à la disposition des visiteurs . Sitôt arrivé , feuilleter le volume et retrouver les inscriptions d' André , déjà vieilles de sept ans , fut l' affaire d' un instant . Souvenir mélancolique de l' ami décédé , du temps envolé . Il devait m' être donné de remonter bien plus loin le cours de l' histoire , car aux pages remplies dans les années trente figuraient les signatures de guides prestigieux , Josef Knubel et Franz Lochmatter . Le dimanche matin , après un long détour par le glacier de Ried , nous abordions le versant nordest du Galenjoch . Comme promoteur de la course , je conduisais la cordée et Jean-Luc avait tacitement admis cet ordre malgré sa toute récente qualité d' aspirant . Il allait être rapidement édifié sur l' étendue de mes compétences , car une bonne couche de neige fraîche avait recouvert tout le versant , faisant disparaître la rimaye , complètement nivelée , sur des centaines de mètres , voire à perte de vue . Méfiant , j' avance à tâtons dans la pente pas bien raide , sondant la neige du piolet , le fond dur se dérobant progressivement . Soudain , tout est blanc autour de moi , comme si ma tête avait été plongée dans un sac de farine ou de duvet . Pour un bref instant , je n' y comprends rien : aucune sensation de chute , comme celle que l' on ressent dans un ascen- seur qui accélère à la descente ou ralentit à la montée , avec l' impression que l' estomac remonte dans la gorge . Un choc par derrière , un autre par devant , maintenant tout est noir : plus de doute , je tombe dans la rimaye . Le deuxième choc m' a fait basculer à gauche et en arrière ( je m' en rendrai compte à l' atterris ) , j' ai donc tout loisir de voir le trou qui m' a livré passage , seul objet lumineux pour l' instant , s' enfuir à toute vitesse , déjà à quatre ou cinq mètres au-dessus de moi . Nous marchions à corde tendue . Si je suis descendu aussi bas , c' est que , pour une raison incompréhensible , j' entraîne Jean-Luc à ma suite . Cette conclusion aurait dû me glacer de terreur . Mais non , elle me laisse complètement indifférent , comme un fait divers . Voir tomber un camarade m' aurait noué les tripes . Rien de pareil ici : j' ai le curieux sentiment d' assister à ma propre chute sans vraiment y participer , enregistrant au passage des impressions disparates et se succédant trop rapidement pour que je puisse les relier en un tout cohérent . Une sorte de dédoublement , une sensation insouciante de flotter dans l' air , aucun geste de défense . Fatalisme , le sort en est jeté , j' ai commis l' erreur , je dois payer ! Ce serait pousser l' interprétation trop loin . Simplement , j' ai été frappé pendant une seconde d' une sorte de stupeur et maintenant , il est trop tard pour tenter quoi que ce soit . Par la suite , me remémorant cette chute , il me viendra à l' esprit que l' idée de la séparation entre l' âme et le corps au moment de la mort pourrait bien être née en de pareils instants . Un dernier choc , plus violent que les autres , met un terme à la dégringolade : une étroite banquette de glace en saillie sur la paroi aval stoppe la chute et , si le deuxième choc ne m' avait pas renvoyé obliquement sous le surplomb , je passais tout droit ... Le sac encaisse une partie du coup , une bretelle pratiquement arrachée en témoignera . Sans lui , tombant sur le dos , je ne me serais peut-être pas relevé . Progressivement tendue en fin de chute , la corde a aussi contribué à amortir la réception . Il me faut quelques secondes pour reprendre mon souffle et accommoder ma vue à l' obscu . Tout est gris et flou . Machinalement , je passe une main sur mon nez . Mes lunettes ? Accoudé sur la banquette , je dois extraire les lunettes de rechange de la poche du sac . Enfin j' y vois clair , mais l' environnement est sinistre : bourrelets de glace glauque et bavante , pans de neige pourrie , rocher noirâtre en amont . Dehors , et vite ! Où est donc passé mon piolet ? - Du mou ! Malgré des secousses frénétiques , la corde reste tendue à bloc . Je l' avais oublié , les sons ne sortent pas d' une crevasse bouchée . me renverser la tête en bas , retenu par les bretelles du baudrier . In extremis , j' attrape l' indispensable outil et reviens à une position plus orthodoxe . Le yoga , d' accord , mais sur la moquette ! Au tour des crampons , maintenant , et gare à ne rien lâcher en les laçant . Sincèrement , j' aurais été désolé de perdre ce piolet , qui m' avait été confectionné sur mesure par Pierre Bovier , le dernier forgeron d' Evolène . Cassé une fois , le manche avait été remplacé à Chamonix par les bons soins du papa Moser , cofondateur d' une maison célèbre pour sa production de matériel d' alpi ( malheureusement disparue aujourd' hui ) , dans laquelle il était devenu le spécialiste ( le dernier lui aussi ) des manches de piolets en bois . Bien plus qu' un simple piolet , c' est une relique artisanale que j' ai sauvée ce jour-là . Sur ma gauche , une vague rampe oblique et déversée où il me faut tailler marches et prises de main montre la sortie . à chaque pas , la corde suit , toujours aussi tendue . Après quelques mètres , elle pénètre dans la neige obliquement vers l' aval , avec une fâcheuse tendance à me plaquer contre la paroi . Lutte furieuse , arc-boutement d' un côté , opposition de l' autre ( également surplombante , la lèvre amont de la rimaye s' est rapprochée ) pour émerger à mi-corps , ébloui par le soleil , les coudes sur le bord du trou . Avec un dernier coup de reins , c' est sorti ! - Hein , dis donc , je l' ai bien tendu , ce nylon ! - Ouais , et même un peu fort ! Mais m' en plaindre serait pure ingratitude car une demi-heure au plus s' est écoulée depuis ma chute . Repris par la course , comme si rien ne s' était passé , je me retourne pour chercher un meilleur passage lorsque je me sens tout à coup écrasé par une immense fatigue , avec l' impression d' avoir les membres en plomb . Jean-Luc , qui a déjà compris , reprend un peu de corde pour le retour . - Dis donc , s' il y a autant de neige ici , ça sera pire en haut , on va patauger ! C' est ma foi vrai , et comme j' ai reçu un bon « coup de bambou » en plus , il me faut admettre , même à contrecœur , que l' affaire est classée pour aujourd' hui . Pourtant facile , le retour me paraîtra d' ailleurs par moments un peu pénible et , de toute évidence , je ne serais pas allé beaucoup plus loin . Un dernier coup d' œil : la corde a tranché un grand coin de neige soufflée et amoncelée sur la lèvre inférieure de la rimaye , doublant ainsi la hauteur de ma chute . Voyant le sol se fendre sur plusieurs mètres dans sa direction et craignant l' effondrement d' un vaste pont de neige , Jean-Luc s' est interdit de faire un pas de plus , avec l' espoir que j' y mette du mien , vœu exaucé dans le soulagement général . Mais je me suis parfois demandé ce qu' il aurait fait s' il avait eu à sa corde un client inerte ... A la cabane , le gardien ne manifesta aucune surprise en apprenant notre mésaventure , que nous n' étions d' ailleurs pas particulièrement fiers de raconter . La chose lui parut aller de soi et , plus avisé que nous , il avait réussi sa course en menant quelques compagnons au Balfrin . Dans l' après parut un Allemand seul , porteur d' un lourd sac à claie , en provenance de la cabane des Mischabel . Ce gaillard avait dû passer sans corde les deux rimayes du Windjoch et Dieu sait combien de crevasses à vous faire froid dans le dos . Fou ou inconscient ? Aussurément , la montagne est l' un des derniers endroits de ce monde où le miracle se manifeste en permanence , mais En montant au Nadelhorn ; vue sur la face nord de la Lenzspitze compter là-dessus serait faire preuve d' une très malsaine naïveté . Et moi qui prenais les ri-mayes pour des fentes ridicules , jugement révisé sans peine ! Une semaine plus tard , jour pour jour , la cabane Bordier était entièrement détruite par un incendie ( le gaz d' éclairage ?) . Avec elle , brûlait le livre aux précieux souvenirs ... Amis d' autrefois , qui vous fera désormais ressurgir de la nuit éternelle ? La cent unième plus belle course Le versant de Ried restait donc vainqueur par deux à zéro , nous ayant fait mordre la poussière au printemps comme en été . Cette démonstration de masse ne me semblait pas exagérée pour une revanche qui traînait depuis seize ans et le Nadelgrat dut mettre les pouces , nous réservant toutefois quelques facéties de son cru . Pour mettre toutes les chances de notre côté et varier les plaisirs , nous avions prévu d' attaquer le Galenjoch par la droite , depuis le sentier de la cabane Bordier , évitant ainsi le détour par le glacier de Ried , puis de remonter l' arête et particulièrement les tronçons neigeux les plus raides , vraisemblablement glacés en cette saison . Il fallut changer le fusil d' épaule et prendre l' ennemi à revers , c' est traverser le Nadelhorn en partant de la cabane des Mischabel pour descendre ensuite ce que nous avions pensé monter d' abord . D' ailleurs , un vieux principe militaire ne com-mande-t-il pas de tenir les hauteurs pour garder l' avantage ? Trois heures nous suffirent pour monter de SaasFee à la cabane où je n' avais pas remis les pieds depuis 1971 . Une nouvelle cabane avait été édifiée ( je l' avais oublié ) derrière l' ancienne , plus vaste et plus belle , reléguant la première construction au rang de dortoir additionnel et probablement aussi de local d' hiver . Sur un côté du hall , lavabos , douches et toilettes à l' eau courante , un luxe exceptionnel à cette altitude ( 3300 m ) : jusqu' ici , je ne l' avais rencontré qu' aux Dolomites de Brenta , où la plus haute cabane ne dépasse guère 2500 mètres . En guise de réfectoire , un véritable restaurant panoramique desservi par un personnel actif et aimable . Il me faut encore préciser que ce soir-là , la cabane était plus que remplie puisqu' on nous envoya dormir dans l' ancienne bâtisse avec l' avantage d' y être moins dérangés . Lorgnant par le guichet où l' on passe les commandes et les plats , je l' aperçus qui dirigeait paisiblement son équipe de cuisine ( je devrais presque dire sa brigade ) et après le coup de feu , il s' en vint prendre l' air devant la cabane et deviser avec quelques-uns de ses hôtes comme l' aurait fait n' importe quel patron de café . Malgré l' affluence , un véritable menu nous fut servi à souper et à un prix très acceptable pour l' altitude , avec toutes les boissons convoitées . L' ours grognon qui nous avait si mal reçu jadis n' était plus qu' un souvenir effacé ! Notre quatrième nous rejoignit au milieu de la nuit , en deux heures seulement depuis Double page suivante : Il ne perdit pas un atome de sa bonne humeur en constatant qu' un reste de liquide que j' avais mis de côté pour le désaltérer , s' était évaporé dans le gosier de quelque personnage peu scrupuleux . Malgré la courte nuit qui fut la sienne , nous partîmes avec le gros de la troupe pour arriver bons premiers au sommet du Nadelhorn et nous octroyer un solide casse-croûte ( les horaires suivants étant nettement moins flatteurs , il n' y sera plus fait qu' une allusion ... globale !) Et maintenant , le Nadelgrat ! Deux longueurs de corde dans un pan de glace assez raide , la première en traversée horizontale pour contourner quelques rochers , nous ramènent sur la bonne route , au pied d' un petit gendarme rocheux amusant à traverser . Les crampons , qui avaient été remis au sac pour le fin sommet du Nadelhorn , y retournent pour un bon moment , le temps de suivre une jolie arête de bonne neige , de traverser le Stecknadelhorn tout rocheux et de remonter au Höhberghorn par une brève arête où la neige ramollie commence à glisser sur son substrat de glace . Qui a bien pu voir une épingle dans le sommet émoussé du Stecknadelhorn et baptiser celui-ci aussi bizarrement ? Mais qu' ai à dire de mon propre nom , sujet à pas mal de plaisanteries dans cette terre romande que j' ai pourtant toujours habitée , sinon que je tiens peut-être de mes lointains ancêtres patronymiques et caprins un sérieux penchant pour le terrain escarpé ? Ne suivons-nous pas le fil avec assez de rigueur ? C' est possible , mais l' escalier nous paraît plutôt « caillasseux » et le pas d' entrée retient notre attention quelques instants . La montée au Diirrenhorn me semble un peu fastidieuse , effet de la fatigue sans doute , car je commence à traîner . La descente sur le Dürrenjoch produit heureusement un regain d' intérêt : il faut assurer une longueur en se faisant léger sur des feuillets délicatement soudés au rocher , chercher le bon rocher ( il y en a !) après avoir traversé un pointement de l' arête et remettre les crampons pour gagner le col . le programme ne sera pas écourté . C' est en traversant le sommet du Chli Dürrenhorn que nous trouvons le meilleur rocher de la journée , sur le fil même , dans quelques jolis passages de varappe , hélas ! bien courts et pas obligatoires . Deux des comparses en profitent pour prendre de l' avance , éviter le sommet par la gauche et disparaître derrière une crête . Le temps d' y parvenir nous-mêmes , c' est la consternation : impatients de descendre et mal renseignés par la lecture exclusive des Cent plus belles courses des Alpes valaisannes , les collègues ont manqué l' arête conduisant au Galenjoch pour dévaler un immense versant d' éboulis dont le bas est invisible . Du sommet du Nadelhorn : Stecknadelhorn , Höhberghorn , Dürrenhorn Cris inutiles : ils ne veulent pas remonter et ne peuvent plus regagner l' arête dont ils sont séparés par d' affreux couloirs déchiquetés . Il ne reste plus qu' à leur emboîter le pas . Aujourd' hui , les dieux sont avec nous : la découverte de l' issue ne sera qu' au prix de quelques pas de varappe et d' un véritable saut périlleux exécuté sans dommage par l' un de nous dans de la caillasse roulante . Réunion non pas au sommet , mais au fond d' une combe d' éboulis où le Galenjoch nous domine narquoisement de cent cinquante mètres , par une pente d' apparence hostile . Il est question de rallier directement le val de Saint-Nicolas . D' après mes souvenirs du Guide des Alpes valaisannes , l' itinéraire manque d' évi même à la montée . Les amis exigent des preuves plus tangibles : la carte les leur fournit en abondance . Le temps d' un casse-croûte reconstituant , avec un ruisseau pour rétablir le niveau dans les gourdes , la décision est prise : ce sera le Galenjoch . Même raide , une pente d' éboulis stable ne devrait d' ailleurs pas causer de difficulté et cela se confirme dès les premiers pas . fois le Rheinwaldhorn Peter Donatsch , Mastrils Premier acte Radieuse matinée d' août . Cet après-midi nous partons en montagne . Mais je suis encore enfermé au bureau , et les heures semblent s' éterniser . Des rayons de soleil se glissent par les interstices des stores et tracent des lignes de lumière étincelante sur le sol . Le vert pâle de l' écran s' efface peu à peu , les lettres dansent devant mes yeux - en pensée , j' ai déjà déconnecté l' ordinateur . Temps de gagner le large . George passe me prendre . Il est hôtelier et , la semaine durant , porte des costumes de la meilleure coupe , toujours impeccablement assortis . Je le vois traversant discrètement les salles , se consacrant à ses hôtes avec une politesse exquise , s' entretenant avec eux dans les cinq langues qu' il maîtrise couramment , acceptant d' un sourire un compliment ou s' empressant de remédier à une erreur . Mais il préfère encore porter des jeans ou escalader les sommets . Jusqu' à Ilanz , nous parlons des affaires et du travail , mais ensuite , pendant le trajet dans l' étroite vallée du Valserrhein , le monde de la montagne s' empare définitivement de nous . Deux heures plus tard , à une éternité déjà du quotidien , nous laissons derrière nous le miroir azuré du lac de Zervreila et entrons dans l' univers minéral du Läntatal . Dans la vallée vierge , le petit sentier traverse des collines morainiques , serpente entre de puissants blocs de rochers , bondit par-dessus les torrents et , par endroits , disparaît presque entièrement dans les vernes : la vue se limite à quelques mètres , et chaque détour réserve de nouvelles surprises . Nos pensées se concentrent sur le chemin , chassant provisoirement l' angoisse du lendemain . « C' est le moment de sortir ton appareil ! » La voix de mon camarade m' ar à ma rêverie . Les dernières heures du lendemain matin nous trouvent déjà dans la descente . Parmi les blocs amoncelés au voisinage du portail glaciaire , nous cherchons une issue vers la vallée où une tache de soleil vient argenter le cours du torrent . Mais ici , il continue de pleuvoir des seules . Un filet dévale sur la joue de George -est-ce l' eau du ciel ou la sueur de l' effort ? Des nuages enveloppent le Rheinwaldhorn et roulent lourdement sur le glacier . Au pied de la langue , un chaos cyclopéen , des blocs en équilibre instable sur des nervures de glace , prêts à dégringoler . Les pointes des crampons grincent à chaque pas dans la pierraille . Aujourd' hui , le Rheinwaldhorn ne semble pas vouloir de nous . « En montagne , la ligne droite n' est pas toujours la plus courte » , professé-je , plaidant l' abandon de notre descente sur la langue du glacier et un détour par la pente d' éboulis . Aussitôt dit , aussitôt fait . Mais le torrent , gonflé par les pluies , ne tarde pas à nous arrêter . Nous avons perdu de vue le sentier depuis longtemps . George tente sa chance à un élargissement où , grâce à des pierres émergées , on devrait pouvoir passer en quelques bonds . Je préfère longer l' obstacle dans l' espoir de rencontrer plus bas un étranglement . Hélas , bien au contraire , des affluents viennent grossir les flots . Une seule solution : hardiment à gué , au prix de deux chaussures pleines d' eau . Parfois , la ligne droite est tout de même la plus courte . Un clapotis dans les chaussures . Chaque pas tire de nos chaussettes un suc où marinent nos orteils ramollis . Nous « surfons » littéralement sur le petit chemin , nous hâtant à la rencontre du soleil qui , suprême ironie , a brillé toute la matinée au bas de la Lampertschalp . Deuxième acte L' image de la petite pointe , le sommet du Rheinwaldhorn , s' est profondément ancrée dans ma mémoire . Fondamentalement , l' homme n' est pas un être à la recherche d' une vie facile ? Le moment de chercher le sommeil , dans une cabane froide et sous une couverture poussiéreuse , donne l' occasion de se demander , par exemple s' il n' aurait pas mieux valu passer la soirée du samedi bien douillettement dans son fauteuil , devant une bière et une émission de variétés . Deux , trois pas prudents ... pour perdre à nouveau l' équilibre . Je jure , parfois tout haut , parfois doucement , maudissant la neige profonde que je n' avais pas prévue , le clair de lune insuffisant , le poids du sac . » La faiblesse et un sentiment d' impuissance me paralysent . M' arrêter , jeter le sac dans la neige . Cligner des yeux , tenter de percer la nuit : cette ombre là devant , n' est pas la cabane ? Pius a au moins un quart d' heure d' avance . Seule sa trace m' indique le chemin , parfois à peine marquée , mais le plus souvent profonde . Une fois encore , je fais halte , inspecte les ténèbres . La cabane que j' apercevais se réduit à un rocher , la pile de bûches , à un tas de piquets de clôture que le berger a rassemblés là en automne . Le clair de lune métamorphose la Lampertschalp en un paysage extraterrestre , un mirage . Cette pensée me revigore pour les prochains cent mètres . Le vent siffle sa chanson en balayant ces champs de neige traîtres et interminables . Je pense au parapente dans mon sac . Le déplier , décoller dans un chuintement , laisser là la fatigue , l' odieux sac , les pièges de la neige prêts à m' engloutir . Une onde glacée et humide me remonte brusquement le dos . Encore , encore , le mot cogne dans ma tête , le Güferhorn et Rheinwaldhorn , les deux sommets principaux du groupe de l' Adula froid de la chemise trempée de sueur m' aiguillonne . Encore une pente , contourner un rocher . Chaque pas est une souffrance . Une force loyale , qui ne vous berce pas d' illusions . C' est ainsi que le cauchemar du soir est oublié le lendemain matin , lorsque nous nous élevons vers le glacier de Länta : toujours des champs de neige croûtée , mais désormais , le regard fixé sur la petite pointe . Markus , le plus lourd de notre petit groupe , nous ouvre la trace . Là où la neige résiste sous lui , elle nous portera aussi . Sur le glacier , nous nous relayons en tête . La piste profonde que nous laissons est une œuvre solidaire , à laquelle chacun a participé . Plus loin , nous trouvons une nervure dégagée que nous gravissons comme un escalier . L' arête terminale est en neige glacée . Je repense à notre précédente tentative et jouis doublement de chaque instant . Comme sorti de la main d' un maître , régulier , épure contenue en quelques lignes , le sommet se dresse devant nous , porte ouvrant sur une autre dimension , aimant invisible , but . Personne ne sent plus la fatigue , ni le poids du sac . Le vent est presque tombé . De la vallée , le Rheinwaldhorn semble inaccessible , suspendu dans le bleu infini du ciel . Mais pour nous , il n' est qu' une étape vers le but que nous poursuivons durant toute notre vie .