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2021-12-01 01:19:40 +08:00

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Plaintext

fois le Rheinwaldhorn
Peter Donatsch , Mastrils
Premier acte
Radieuse matinée d' août .
Cet après-midi nous partons en montagne .
Mais je suis encore enfermé au bureau , et les heures semblent s' éterniser .
Des rayons de soleil se glissent par les interstices des stores et tracent des lignes de lumière étincelante sur le sol .
Le vert pâle de l' écran s' efface peu à peu , les lettres dansent devant mes yeux - en pensée , j' ai déjà déconnecté l' ordinateur .
Temps de gagner le large .
George passe me prendre .
Il est hôtelier et , la semaine durant , porte des costumes de la meilleure coupe , toujours impeccablement assortis .
Je le vois traversant discrètement les salles , se consacrant à ses hôtes avec une politesse exquise , s' entretenant avec eux dans les cinq langues qu' il maîtrise couramment , acceptant d' un sourire un compliment ou s' empressant de remédier à une erreur .
Mais il préfère encore porter des jeans ou escalader les sommets .
Jusqu' à Ilanz , nous parlons des affaires et du travail , mais ensuite , pendant le trajet dans l' étroite vallée du Valserrhein , le monde de la montagne s' empare définitivement de nous .
Deux heures plus tard , à une éternité déjà du quotidien , nous laissons derrière nous le miroir azuré du lac de Zervreila et entrons dans l' univers minéral du Läntatal .
La couleur du lac de Zervreila et le lac artificiel de la Lampertschalp ont une histoire que je conte à George .
Selon le projet d' une société électrique , le second aurait dû devenir le bassin de préaccumulation du premier .
Un mur serait venu obstruer l' entrée de la vallée , faisant monter le niveau des eaux jusqu' à 50 mètres en dessous de la Läntahütte , et le beau bleu du lac de Zervreila aurait été noyé dans les flots boueux .
Une cabane du cas avec débarcadère !
Mais les habitants de Vals ont rejeté au printemps 1989 la demande de concession de l' entreprise .
Ainsi , tout sera préservé .
Dans la vallée vierge , le petit sentier traverse des collines morainiques , serpente entre de puissants blocs de rochers , bondit par-dessus les torrents et , par endroits , disparaît presque entièrement dans les vernes :
la vue se limite à quelques mètres , et chaque détour réserve de nouvelles surprises .
Nos pensées se concentrent sur le chemin , chassant provisoirement l' angoisse du lendemain .
Le torrent , à l' exemple de notre sentier dont les mille virages se faufilent entre les obstacles , déploie ses méandres dans le gravier du fond de la vallée , rongeant ici une colline pierreuse , Chalet d' alpage à l' en du Läntatal Photos :
P»tar Donatscfi créant là un îlot .
« C' est le moment de sortir ton appareil !
» La voix de mon camarade m' ar à ma rêverie .
Je lève les yeux .
Les nuages sont réduits à un dernier lambeau , la vue est dégagée sur une petite pointe immaculée , gracieusement dressée dans le ciel :
le Rheinwaldhorn vient donner son sens à notre entreprise , apparemment si oiseuse .
Les dernières heures du lendemain matin nous trouvent déjà dans la descente .
Parmi les blocs amoncelés au voisinage du portail glaciaire , nous cherchons une issue vers la vallée où une tache de soleil vient argenter le cours du torrent .
Mais ici , il continue de pleuvoir des seules .
Un filet dévale sur la joue de George -est-ce l' eau du ciel ou la sueur de l' effort ?
Des nuages enveloppent le Rheinwaldhorn et roulent lourdement sur le glacier .
Au pied de la langue , un chaos cyclopéen , des blocs en équilibre instable sur des nervures de glace , prêts à dégringoler .
Monter et descendre dans les rochers , déraper sur la glace recouverte d' une fine couche de sable ...
Nous sommes trempés .
Des cailloux , détachés sous nos pieds , rebondissent sur la pente et plongent dans l' eau laiteuse , au milieu des éclabous-sures .
Les pointes des crampons grincent à chaque pas dans la pierraille .
Aujourd' hui , le Rheinwaldhorn ne semble pas vouloir de nous .
« En montagne , la ligne droite n' est pas toujours la plus courte » , professé-je , plaidant l' abandon de notre descente sur la langue du glacier et un détour par la pente d' éboulis .
Aussitôt dit , aussitôt fait .
Mais le torrent , gonflé par les pluies , ne tarde pas à nous arrêter .
Nous avons perdu de vue le sentier depuis longtemps .
George tente sa chance à un élargissement où , grâce à des pierres émergées , on devrait pouvoir passer en quelques bonds .
Je préfère longer l' obstacle dans l' espoir de rencontrer plus bas un étranglement .
Hélas , bien au contraire , des affluents viennent grossir les flots .
Une seule solution :
hardiment à gué , au prix de deux chaussures pleines d' eau .
Parfois , la ligne droite est tout de même la plus courte .
Un clapotis dans les chaussures .
Chaque pas tire de nos chaussettes un suc où marinent nos orteils ramollis .
Nous « surfons » littéralement sur le petit chemin , nous hâtant à la rencontre du soleil qui , suprême ironie , a brillé toute la matinée au bas de la Lampertschalp .
Deuxième acte L' image de la petite pointe , le sommet du Rheinwaldhorn , s' est profondément ancrée dans ma mémoire .
A intervalles , elle refait surface , me lance un appel irrésistible , devient une nécessité .
Je comprends alors que nous autres alpinistes sommes des drogués .
Simplement , nous devons monter sur les montagnes .
Un point , c' est tout .
Il m' arrive tout de même de maudire cette dépendance , car l' alpinisme a ses désagréments .
Fondamentalement , l' homme n' est pas un être à la recherche d' une vie facile ?
Le moment de chercher le sommeil , dans une cabane froide et sous une couverture poussiéreuse , donne l' occasion de se demander , par exemple s' il n' aurait pas mieux valu passer la soirée du samedi bien douillettement dans son fauteuil , devant une bière et une émission de variétés .
Avec un petit craquement , la croûte de neige lâche sous mon pied ;
une fois encore , enfoncé jusqu' à la cuisse dans la masse inconsistante .
La faucille de la lune , pâle et jaunâtre au zénith , jette une lumière diffuse sur le versant gauche de la vallée , tandis qu' à droite , la paroi de la montagne est plongée dans une obscurité impénétrable .
Geignant , je m' extrais de mon trou .
Deux , trois pas prudents ... pour perdre à nouveau l' équilibre .
Presque impossible de tenir debout avec le sac .
Les larmes me viennent aux yeux .
Je jure , parfois tout haut , parfois doucement , maudissant la neige profonde que je n' avais pas prévue , le clair de lune insuffisant , le poids du sac .
Mais au fond , c' est à moi-même que j' en veux , de m' être laissé entraîner à partir ce soir encore pour la Läntahütte , après toute une journée dans une pièce enfumée , je ne sais quelle réunion , des verres de vin blanc .
Je me rabâche :
« Tu n' y arriveras jamais , jamais .
» La faiblesse et un sentiment d' impuissance me paralysent .
M' arrêter , jeter le sac dans la neige .
Cligner des yeux , tenter de percer la nuit :
cette ombre là devant , n' est pas la cabane ?
Je reprends des forces , me traîne un peu plus loin .
Une puissance invisible me précipite dans d' invisibles congères de neige soufflée .
Je réémerge , poursuis mon tâtonnement .
Mes imprécations sont emportées par le vent :
Pius a au moins un quart d' heure d' avance .
Seule sa trace m' indique le chemin , parfois à peine marquée , mais le plus souvent profonde .
Une fois encore , je fais halte , inspecte les ténèbres .
La cabane que j' apercevais se réduit à un rocher , la pile de bûches , à un tas de piquets de clôture que le berger a rassemblés là en automne .
Le clair de lune métamorphose la Lampertschalp en un paysage extraterrestre , un mirage .
Je trébuche et tente de me rappeler .
L' été passé , la cabane venait pourtant bien juste après le rocher ?
Cette pensée me revigore pour les prochains cent mètres .
Toujours pas trace de cabane .
Pius a disparu , la solitude est totale .
J' ai l' impression de tourner en rond , un rocher , un replat , un nouveau rocher , et ainsi de suite .
L' aiguille de ma montre , elle , poursuit sa course , mais à quoi bon la consulter .
Je dois arriver à la cabane .
Semblable à la gueule ouverte d' un gros requin , l' ombre projetée par le coucher de lune escalade les pentes gauches de la vallée .
Je me débarrasse de mon sac , les jambes de plomb , découragé .
Le vent siffle sa chanson en balayant ces champs de neige traîtres et interminables .
Je pense au parapente dans mon sac .
Le déplier , décoller dans un chuintement , laisser là la fatigue , l' odieux sac , les pièges de la neige prêts à m' engloutir .
Une onde glacée et humide me remonte brusquement le dos .
J' ai failli m' endormir !
Encore , encore , le mot cogne dans ma tête , le Güferhorn et Rheinwaldhorn , les deux sommets principaux du groupe de l' Adula froid de la chemise trempée de sueur m' aiguillonne .
Encore une pente , contourner un rocher .
Chaque pas est une souffrance .
Soudain , comme une révélation , très loin , à peine éclairée par le dernier rayon de lune , la petite pointe cristalline , notre but .
« Plus que quelques pas » , me souffle une voix , et dans mes jambes afflue une force neuve , celle-là même qui nous pousse tous vers la montagne et qui , mille fois , m' a fait imaginer la petite pointe .
Une force loyale , qui ne vous berce pas d' illusions .
C' est ainsi que le cauchemar du soir est oublié le lendemain matin , lorsque nous nous élevons vers le glacier de Länta :
toujours des champs de neige croûtée , mais désormais , le regard fixé sur la petite pointe .
Markus , le plus lourd de notre petit groupe , nous ouvre la trace .
Là où la neige résiste sous lui , elle nous portera aussi .
Sur le glacier , nous nous relayons en tête .
La piste profonde que nous laissons est une œuvre solidaire , à laquelle chacun a participé .
Plus loin , nous trouvons une nervure dégagée que nous gravissons comme un escalier .
L' arête terminale est en neige glacée .
Je repense à notre précédente tentative et jouis doublement de chaque instant .
Comme sorti de la main d' un maître , régulier , épure contenue en quelques lignes , le sommet se dresse devant nous , porte ouvrant sur une autre dimension , aimant invisible , but .
Personne ne sent plus la fatigue , ni le poids du sac .
Le vent est presque tombé .
Seuls nous accompagnent le crissement de la neige dure sous les souliers et le bruit de notre respiration .
Nous déployons nos parapentes en dessous de la cime .
Mouchoirs multicolores sur le blanc uniforme de cette pyramide .
Insectes Vue depuis le Rheinwaldhorn .
Un léger voile de vapeur baigne les sommets éloignés dans une immensité infinie minuscules , égarés dans ce désert de neiges éternelles , de pierre et de glace .
De la vallée , le Rheinwaldhorn semble inaccessible , suspendu dans le bleu infini du ciel .
Mais pour nous , il n' est qu' une étape vers le but que nous poursuivons durant toute notre vie .
Démêler les suspentes , se glisser dans le harnais , tendre au vent le ruban-témoin .
Les reptiles se changent en oiseaux de couleur .
( Traduction de Denis Stulz ) Départ en parapente depuis le Rheinwaldhorn en direction de l' ouest .
Au-delà de la profonde entaille du Val Blenio se dressent les montagnes du Tessin Photo Markus Stähelin